Les derniers mots de Jésus sur l'impossibilité d'unir le service de Dieu et de mammon, tombaient d'aplomb sur les pharisiens ; car ces prétendus serviteurs de Jéhova n'en étaient pas moins pour la plupart de zélés adorateurs de mammon. Weiss pense que c'est Luc qui introduit ici de son chef l'application spéciale aux pharisiens. Mais dans le sermon sur la montagne, tel que nous le rapporte Matthieu, le passage contre le mauvais emploi des richesses que termine notre v. 13 (« vous ne pouvez servir Dieu et mammon ») se rattache précisément au tableau sévère de l'hypocrisie pharisaïque (6.18-19) ; ce passage avait donc aussi en vue les pharisiens. Il n'y a par conséquent aucune objection à élever contre le préambule de Luc, v. 14. - Le καί, aussi, rappelle que l'avertissement précédent contre l'amour de l'argent s'adressait directement aux disciples (16.1). Mais ils n'avaient pas été seuls à l'entendre ; des pharisiens étaient présents et s'en moquaient. Assurément ce ne sont pas les copistes byz. qui ont ajouté ce καί significatif, comme le croit Weiss ; ce sont bien plutôt les alex. qui l'ont omis par négligence ou inintelligence. - Ἐκμυκτηρίζειν (de μυκτήρ, narine), serrer les narines en signe de mépris ; ricaner. On peut supposer, avec Weiss et Hofmann, qu'ils trouvaient absurdes que Jésus déclarât l'amour de l'argent incompatible avec le service de Dieu, tandis que la loi faisait de la richesse un signe de la bénédiction divine. Cependant cela seul n'eût pas provoqué un tel ricanement. Cette expression fait penser en outre à des sarcasmes portant sur la pauvreté de Jésus et de ses disciples : « il est aisé de parler de l'argent avec dédain… quand on en est privé, comme toi et les tiens. »
Verset 15. La réponse de Jésus, ainsi que la parabole qui suivra, est destinée à détruire cette sécurité railleuse. Le jugement divin aura une autre norme que celui des hommes qui dans ce moment sont à leurs pieds. Ceux-ci acceptent pour bonne la justice dont les pharisiens font parade ; mais le regard de Dieu pénètre plus avant. Il suffit de la domination d'une seule passion, comme celle de l'argent, pour rendre odieuse à ses yeux toute cette justice des observances qui leur acquiert la faveur du monde. L'expression : Vous êtes ceux qui se justifient, signifie : « Vous êtes ceux qui obtenez le titre de justes par excellence. » - Le ὅτι, parce que, paraît au premier coup d'œil justifier non l'idée de connaissance (γινώσκειν), mais cette de condamnation, qui n'a point été exprimée. Gœbel et Keil entendent : « Dieu vous connaît… et ce qui le prouve, c'est qu'il ne ressent que de l'horreur là où les hommes admirent. » Il me paraît plus simple d'envisager l'idée de condamnation comme renfermée implicitement dans celle de connaissance : « Dieu vous connaît [et par conséquent vous rejette], parce que… » L'admiration humaine, bien loin d'imposer à Dieu, fait de celui qui en est l'objet, s'il accepte cet hommage qui lui est rendu, un objet d'abomination. Car toute glorification de l'homme repose sur le mensonge.
Ce qui avait surtout irrité les pharisiens, c'était le sens spirituel dans lequel Jésus comprenait la loi, prenant au sérieux le premier et grand commandement : « Aimer Dieu de tout son cœur et de toute sa pensée, » et condamnant ainsi, malgré leurs airs de sainteté, la honteuse cupidité qui les souillait. A cette idée se rattachent l'avertissement qui suit sur la valeur permanente de la loi (v. 16-18), puis la parabole où Jésus les conduit en enfer pour y voir ce que devient un juste de leur espèce.