Par la forme interrogative, Jésus fait de nouveau appel à la manière d'agir des auditeurs eux-mêmes. Seulement, parlant d'une femme, il retranche ici le ἐξ ὑμων, d'entre vous, du v. 4, sans doute parce qu'il est censé ne parler qu'aux hommes dans l'assemblée. Une femme est parvenue à mettre de côté dix drachmes, c'est-à-dire, comme la drachme valait à peu près 2 €, une somme de 20 €. D'après Matth.20.2, la journée de travail d'un homme se payait, un denier, 25 centimes de moins qu'une drachme, combien de journées de travail ne représente donc pas pour cette pauvre femme ce petit trésor ! Elle avait compté sur cet argent pour quelque achat, quelque paiement. La substitution de dix à cent (parabole précédente) rend la perte infiniment plus sensible dans ce second exemple. Aussi quelle peinture des soins minutieux et persévérants auxquels elle se livre pour retrouver cette pièce précieuse ! cette lampe allumée, - en Orient l'appartement du pauvre n'a pas d'autre lumière que celle qu'il reçoit par la porte, - les meubles remués, ce balai qui va visiter les plus sombres et même les plus sales recoins, voilà l'image du travail divin qu'accomplit Jésus, poursuivant les pécheurs les plus dégradés et les plus méprisés de la théocratie, faisant briller à leurs yeux la lumière de la vérité et de la grâce, et cela avec une persévérance infatigable (jusqu'à ce que…). - Qu'est ce qui porte la femme à agir ainsi ? La pitié pour l'objet perdu ? Evidemment non ; il ne souffre pas. Ainsi donc son propre intérêt ? Assurément. Mais dans ce cas, Jésus ne diminue-t-il pas la grandeur de l'amour divin en lui assignant par cette image un but intéressé ? C'est tout le contraire. Il nous découvre par là un côté de cet amour que nous n'eussions osé soupçonner : le prix que l'homme a pour Dieu lui-même. Dieu, en faisant l'homme à son image, l'a destiné, comme cette femme avait, destiné sa drachme, à quelque usage important pour lui. Le pécheur n'est donc pas seulement un être dont il a pitié ; c'est un être dont il a besoin. Ce côté de l'amour divin n'est-il pas plus touchant encore que l'autre, s'il est possible ? Voilà la nuance qui distingue ces deux paraboles. Comment un interprète tel que Gœbel peut-il la méconnaître et prétendre que le sens de ces deux tableaux est exactement le même[1] ? Cette différence se trahit encore dans deux petits traits significatifs.
D'après la leçon byzantine très fortement appuyée, il faut lire ici le moyen συγκαλεῖται, elle s'invite, tandis que le texte alexandrin reproduit machinalement le συγκαλεῖ de v. 6. Le moyen indique finement que cette fois-ci c'est pour elle-même que la femme a souffert et se réjouit. Par la même raison, au participe τὸ ἀπολωλός, la perdue, du v. 6, Luc substitue la forme active ἢν ἀπώλεσα, que j'avais perdue. Le participe, ici un vrai adjectif de qualité, faisait penser à la détresse de la brebis elle-même ; le verbe fini porte l'attention sur la désolation de la femme. Ajoutons enfin qu'il serait possible de rapporter plus spécialement la parabole de la brebis perdue à la première des deux classes mentionnées au v. 1, les péagers, et celle de la drachme à la seconde, les vicieux. Les péagers étaient sortis de leur position au sein de l'alliance ; les seconds avaient souillé leur caractère d'Israélites.
Verset 10. Quelle grandeur ne prend pas le tableau de cette petite fête, célébrée par cette pauvre femme avec ses amies et ses voisines, quand il devient le transparent à travers lequel on entrevoit Dieu lui-même, se réjouissant avec ses élus et ses anges du salut d'un seul pécheur, fût-ce du plus dépravé d'entre eux ! Le ἐνώπιον τῶν ἀγγέλων, en présence des anges, peut signifier : au jugement des anges, dans leur sentiment ; ou bien on peut rapporter le terme de joie à la joie de Dieu lui-même dont les anges sont les témoins. Le premier sens est plus naturel. - La manière dont Jésus insiste chaque fois (v. 7 et 10) sur ce trait : la joie du ciel, ne s'explique complètement que par le contraste avec le mécontentement des pharisiens au sujet du même fait (v. 2) et confirme ainsi pleinement la situation décrite dans le préambule, clef de ces deux paraboles et non moins de la suivante.
Malgré la manière admirable dont Jésus a employé ces deux premières images, comme elles sont empruntées au monde de la nature, elles restent, pour son sentiment, à une distance trop grande de leur objet. Elles ont bien pu lui offrir le moyen de décrire en quelque manière les sentiments qui remplissent le cœur de Dieu envers le pécheur, mais non de dérouler l'histoire intime du pécheur lui-même dans le drame de la conversion. Il lui faut pour cela une image empruntée au domaine de la nature morale, et par conséquent à la sphère humaine. Un seul mot résume les deux premières paraboles, celui de grâce ; il en faut deux pour résumer la troisième : grâce et foi (comp. Eph.2.8).
3o Versets 11 à 32. La parabole du fils perdu et retrouvé.
Cette parabole comprend deux tableaux, pendants l'un de l'autre :
- celui du fils cadet (v. 11 à 24)
- celui du fils aîné (v. 25 à 32).
Par le second tableau, Jésus revient, comme nous le verrons, à la situation historique décrite v. 1 et 2, et la scène est ainsi complète.
Versets 11 à 24. Le fils cadet.
Cette première partie de la parabole se compose de cinq scènes qui correspondent aux cinq phases de la vie du pécheur converti :
- Le départ, v. 11 à 13 ;
- la misère, v. 14 à 16 ;
- les regrets, v. 17 à 19 ;
- le retour, v. 20 et 21 ;
- la réhabilitation, v. 22 à 24 ;
en d'autres termes : le péché, la punition, la repentance, la conversion et la justification.
Versets 11 à 13. Le départ :
Notes
[1] Die Parabela Jesu. 2e Abth.. p. 236.