Ce serait ici, selon de Wette, la grande hérésie de Luc, ou du moins, d'après Keim, celle du document ébionite où il puisait : le salut par la vertu méritoire de l'aumône et de la pauvreté volontaire. Mais on oublie, en jugeant ainsi, qu'il s'agit de gens à qui le royaume de Dieu appartient déjà (v. 32) et qui par conséquent n'ont pas à le mériter. D'après le contexte, les impératifs : Vendez, donnez, sont non un ordre absolu, mais un encouragement : « Ne craignez pas d'agir ainsi, si le règne de Dieu le demande ; bien loin de vous appauvrir par ce sacrifice, vous vous enrichirez réellement. Voilà jusqu'où peut aller votre confiance au Dieu qui prend soin de vous. » Jésus ne faisait que formuler ici ce qu'il avait fait lui-même et ce que ses apôtres avaient fait avec lui (18.28), ce qu'à ce moment-là était obligé de faire quiconque voulait s'attacher à lui. Comment l'administration d'une propriété terrestre eût-elle été possible à celui qui se décidait à s'attacher à lui, à l'accompagner et à devenir l'un des instruments de son œuvre, dans les conditions où elle devait s'accomplir à ce moment-là ? Plus tard Paul applique déjà d'une toute autre manière ce grand devoir du détachement par la confiance. Il dit (1Cor.7.30) : « Que ceux qui achètent soient comme s'ils ne possédaient pas. » Il permet donc, non seulement de posséder, mais d'acquérir. Ce qu'il demande, c'est le détachement intérieur au moyen duquel le fidèle est prêt, selon les circonstances, soit à abandonner son avoir, soit à l'administrer en vue de l'œuvre de Dieu. Le fond du précepte seul est permanent ; le mode d'accomplissement est variable. Du reste, s'il y avait ici l'hérésie du salut par l'aumône, ce ne serait pas celle de Luc seulement ; car elle se retrouverait exactement la même dans la réponse de Jésus au jeune homme riche telle qu'elle est rapportée par nos trois synoptiques. Ce serait par conséquent l'hérésie de Jésus lui-même, et non seulement celle de son enseignement, mais celle de sa vie.
Vendez… donnez… Il y a dans ces paroles comme un enthousiasme de dédain pour les biens sur lesquels l'homme terrestre fait reposer son bonheur. Elles ressemblent à celles du sermon sur la montagne où Jésus ne craint pas de pousser jusqu'à l'extrême l'encouragement au support. - Faites-vous des bourses. Il est clair que Jésus s'adresse à des gens à qui, selon lui, l'accès du ciel est déjà assuré. Car à quoi bon s'amasser un trésor dans un lieu dont l'accès ne vous serait pas ouvert ? Le trésor acquis par l'aumône n'est donc pas un trésor qui ouvre le ciel ; il sert à l'embellir. Jésus sait que chaque sacrifice fait dans l'esprit de confiance et de charité pour nos frères, trouvera là-haut plus que son équivalent. Chaque don ainsi accompli devient un lien d'amour éternel avec la personne qui en est l'objet. Bien plus, Dieu lui-même s'envisage comme débiteur du donateur généreux ; comp. Prov.19.17 : « Celui qui donne au pauvre prête à l'Eternel, qui lui rendra son bienfait. » Christ veut se considérer comme ayant reçu lui-même chaque don fait en son nom (Matth.25.34-40). Un verre d'eau offert dans cet esprit sert à grossir le trésor que nous possédons en Dieu, parce que l'amour prend plaisir en l'amour et au fond ne se réjouit qu'en lui. L'amour reçu et rendu, voilà la richesse du ciel.
Verset 34. A mesure que le fidèle se crée ainsi un trésor là-haut, le détachement de la terre se transforme chez lui en attachement au ciel. Car il y a une loi : c'est que le cœur suit le trésor. De là résulte l'attitude nouvelle du fidèle que décrivent les paroles suivantes. Dégagé du fardeau des biens d'ici-bas, le cœur, semblable au ballon dont on a coupé les attaches, s'élance au-devant du Maître qui revient et que tout fidèle attend sans cesse. Le v. 34 forme ainsi la transition aux deux paraboles suivantes, celle du maître qui revient dans sa maison (v. 35-38) et celle du larron (v. 39-40).