Aux soucis, dont les hommes du monde sont rongés (v. 29-30), Jésus oppose le seul souci qui doive préoccuper les croyants (v. 31-32). - Καί (v. 29) : et en conséquence. - Ὑμεῖς, vous, pourrait opposer les hommes aux êtres de la nature cités en exemple, les corbeaux et les lys. Mais le v. 30 montre que ce pronom sert plutôt à distinguer les disciples des hommes non croyants, des nations de ce monde. Le mot μετεωρίζειν, élever, tenir suspendu en l'air, de ἀνήρ, αἰωρέω, s'applique le plus ordinairement aux émotions de l'espérance, de l'ambition, de l'orgueil, etc. La Vulgate a traduit dans ce sens : Nolite in sublime tolli ; Meyer également : « N'ayez pas de hautes prétentions. » Mais Jésus combat ici le manque, non l'excès de la confiance. Le sens est donc plutôt : être ballotté par l'inquiétude, être tenu l'âme en suspens entre la crainte et l'espérance ; comp. Jean.10.24 l'expression τὴν ψυχὴν αἴρειν, Luc ne peut avoir introduit de son chef cette question dans le discours tel que le transmettaient les Logia ; Matthieu ne peut pas davantage l'avoir retranchée.
Verset 30. Par les nations de ce monde, Jésus désigne non seulement les païens, - dans ce cas, il eût dit tout court : les nations, - mais aussi les Juifs, qui, en refusant d'entrer dans le règne de Dieu et du Messie se condamnent à devenir peuple de ce monde, comme les autres, et restent en dehors du vrai peuple de Dieu, aux membres duquel seuls s'adressent les paroles des v. 30 et 31.
Πλήν (v. 31) : « toute cette fausse recherche écartée, il n'en reste qu'une qui soit digne de vous. » Le règne de Dieu, cet état d'abord intérieur, puis social, où la volonté humaine n'est plus que le libre agent de la volonté divine. Toutes ces choses : la nourriture et le vêtement. Elles seront données en sus du royaume (πρός dans προστεθήσεται). « Ce royaume que vous cherchez, vous sera donné, et outre cela ces choses que vous ne recherchez pas, mais que Dieu sait vous être nécessaires. » Ainsi furent données à Salomon, outre la sagesse qu'il avait seule demandée, les avantages terrestres dont il n'avait pas parlé. Καί : et ainsi. Le πάντα, toutes, du T. R. doit probablement être retranché. - Ce passage est placé par Matthieu dans un morceau du sermon sur la montagne où Jésus reproche aux pharisiens leur cupidité. Il me paraît évident que la liaison présentée par Luc est préférable.
Verset 32 : Jésus voit surgir à cette heure même du milieu des nations de ce monde, livrées à la recherche des biens de la terre (les Juifs compris), un peuple nouveau acquis au règne de Dieu et à ses intérêts supérieurs, mais pauvre et peu nombreux, celui des croyants. Un mouvement de compassion et de tendresse saisit le cœur du Seigneur à cette vue. Il adresse à ses apôtres, ceux qu'il vient d'appeler ses amis (v. 4), une parole d'encouragement « pour les moments où ils se trouveront dans une situation de souffrance temporelle » (Gess). Le contexte ne donne pas lieu de penser que ces mots doivent combattre la crainte des persécutions (Bleek), ni non plus le souci résultant de leur manque de force pour se soutenir ici-bas (Hofmann) et y maintenir le royaume de Dieu (Keil). - Il y a ici un argument a fortiori, semblable à celui du v. 23, mais qui s'applique à une sphère plus élevée. Celui à qui il a plu de vous donner le plus grand des biens, son royaume éternel, ne vous procurera-t-il pas à plus forte raison ce qui est nécessaire à la vie terrestre, aussi longtemps qu'il voudra vous laisser dans ce monde ? « Jésus dit : à votre Père. » Un maître ne laisse pas manquer de nourriture son domestique dévoué à ses intérêts. Et quand ce maître est un père, ce serviteur un fils ! C'était son expérience personnelle que Jésus exprimait en encourageant de la sorte. Puis il renchérit sur ce qu'il vient de promettre. La confiance des siens doit même être telle qu'ils ne craignent pas, s'il y a lieu, de se dépouiller de ce qu'ils possèdent, au service d'un bien à faire.