Le fait suivant nous a été conservé par Luc seul, qui doit l'avoir tiré d'une source particulière. Cet homme se trouvait dans la foule ; il profite d'un moment de silence pour soumettre à Jésus une affaire qui lui tient à cœur et qui probablement l'a amené près de lui. D'après le droit civil juif, le frère aîné recevait une double portion d'héritage, à la charge d'entretenir sa mère et ses sœurs non mariées. Il paraît ressortir de la parabole de l'enfant prodigue que la part des cadets leur était payée en argent. Cet homme était peut-être l'un de ces cadets qui n'était pas content de la somme à lui assignée, ou qui, après l'avoir dépensée, réclamait une certaine portion du domaine. Tout comme dans d'autres occasions semblables (femme adultère), Jésus se refuse absolument à sortir du domaine purement spirituel et à rien faire qui puisse lui donner l'air de vouloir se substituer aux autorités établies. - Qui (τίς) ? Réponse : Ni Dieu, ni homme. - Le T. R. lit : δικαστήν ; les alex. : κριτήν. D'après Passow, le premier terme désigne le juge qui prononce selon la lettre du code ; le second, celui qui tient compte des circonstances. En tout cas, Jésus a employé deux expressions dont la première désignait celui qui prononce la sentence, la seconde (μεριστής, de μερίζειν, partager), celui qui préside à l'exécution.
Le but de Jésus dans ce voyage étant de profiter de toutes les circonstances providentielles qui pouvaient se présenter pour instruire le peuple et ses disciples, il use aussitôt de celle que lui fournit cette demande, pour rappeler aux diverses classes de ses auditeurs les vérités solennelles dont ce fait inattendu évoque en lui l'intuition.
Ici se heurtent les deux systèmes adoptés par Holtzmann et par Weizsæcker, relativement à toute cette partie de l'évangile de Luc. Tous deux admettent que Matthieu et Luc puisent les enseignements de Jésus à la source commune, les Logia Matthieu. Mais deux fragments du discours suivant sont placés chez Matthieu dans le sermon sur la montagne (Matth.6.25-33,19-21) et un troisième dans l'instruction apostolique (Matth.10.34-36) ; nous ne parlons pas de diverses paroles placées dans le grand discours eschatologique (Matth. ch. 24 et 25). Qui a conservé la vraie forme du document commun, le premier ou le troisième évangéliste ? Weizsæcker répond : le premier, d'où il résulte que la situation décrite par Luc a été inventée par lui pour loger tous ces matériaux. Holtzmann reconnaît au contraire la réalité du fait rapporté ici par Luc. Mais pourquoi seulement dans ce cas, et non aussi dans tant d'autres semblables ? Et comment, s'il en est ainsi, le premier évangéliste, en face d'une donnée aussi précise que celle de Luc, qui se trouvait dans le document commun, n'en a-t-il tenu aucun compte, et a-t-il pu disperser les fragments de ce discours en les intercalant dans des passages aussi hétérogènes ? Les deux procédés sont également inadmissibles ; il ne reste donc qu'à renoncer à l'idée soit d'une source commune, soit de la dépendance de l'un à l'égard de l'autre.
2o Versets 15 à 20. Au peuple ; le riche insensé.