La religion de tête se lie presque toujours à la haine de la piété vivante, de la religion de l'esprit, et devient ainsi aisément persécutrice. - Tous les voyageurs, Robinson en particulier, font mention des tombeaux remarquables, appelés tombeaux des prophètes, qui se voient, dans les environs de Jérusalem. C'était peut-être en ce temps qu'on se livrait à ces travaux ; on pensait par là réparer l'injustice des pères. Par une tournure hardie, Jésus attribue à l'acte extérieur un but opposé à son but apparent, mais conforme à son esprit réel : « Vos pères ont tué ; vous enterrez ; vous consommez leur œuvre ! » Hofmann comprend ce reproche dans ce sens qu'ils pensent avoir rempli leur devoir en rendant par ces constructions hommage aux prophètes morts, tout en se dispensant de faire revivre leur esprit. Ce reproche serait trop faible.
Verset 48. Avec la leçon reçue μαρτυρεῖτε, vous témoignez, le sens est : « En enterrant, vous rendez témoignage de la réalité du meurtre commis par vos pères. » Mais la leçon alex. μαρτυρές vous êtes témoins, est préférable : « Vous remplissez dans ce drame sanglant l'office de témoins, » expression qui paraît renfermer une allusion au rôle officiel des témoins dans le supplice de la lapidation (Deut.17.7 ; Act.7.58). Les deux termes de (μάρτυς, témoin, et de συνευδοκεῖν, approuver, se trouvent précisément réunis, comme ici, dans le récit du martyre d'Etienne. Les alex. omettent les derniers mots du T. R. : αὐτῶν τὰ μνημεῖα, leurs tombeaux (v. 48). Cette leçon est d'une concision énergique. Malheureusement ces Mss. lisent, avec le T. R. αὐτούς, après ἀπέκτειναν ; or ce régime du premier verbe en fait attendre un avec le second. - Le passage parallèle dans Matthieu.23.29-31 a un sens assez différent : « Vous dites : Si nous eussions vécu du temps de nos pères, nous n'eussions pas participé avec eux au meurtre des prophètes ; et par là vous témoignez contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. » La solidarité de sentiments entre les pères et les fils est prouvée ici, non par l'acte de bâtir les tombeaux, mais uniquement par le terme : nos pères. « En disant nos pères, vous témoignez vous-mêmes que vous êtes leurs fils. » Ce mot de fils, Jésus le prend dans le sens physique et moral tout à la fois : héritiers de leur sang, mais aussi de leur mauvais esprit. Il m'est impossible de croire que ces deux manières si différentes d'user de la même image aient pu procéder l'une de l'autre ou d'un document commun. On a pu modifier volontairement la forme, mais non le fond des paroles du Seigneur.
A ce reproche de tuer la vie religieuse en Israël, Jésus ajoute, dans les versets suivants, un avertissement plein de gravité.
Verset 49. Διὰ τοῦτο, à cause de cela, c'est-à-dire de cette relation entre votre esprit et celui de vos pères ; comp. Matth.23.34 un c'est pourquoi analogue. Καί, aussi, signifie : afin que cette conformité morale éclate au grand jour dans des actes semblables aux leurs. Dieu va décréter un nouvel envoi de prophètes qui donnera à la génération actuelle l'occasion de montrer qu'elle ne vaut pas mieux que ses pères. - Qu'entend Jésus par la sagesse de Dieu ? Ewald, Bleek, etc., pensent que Jésus cite un livre perdu qui faisait parler ainsi la sagesse de Dieu, ou qui portait lui-même ce titre. Mais il n'y pas d'exemple de la citation d'un livre extra-canonique dans la bouche de Jésus, et le terme d'apôtre caractérise clairement son langage. D'ailleurs la pensée des v. 50 et 51 est trop grave et mystérieuse pour être attribuée à un autre qu'au Seigneur lui-même. Riggenbach pense que Jésus a voulu se désigner lui-même par ce terme, puisque, comme Logos, il est la sagesse de Dieu incarnée (Proverbes ch. 8) ; ainsi s'expliquerait naturellement la forme ἐγὼ ἀποστέλλω, « moi, j'envoie. » Gess pense que c'est l'évangéliste qui parle de Jésus en lui donnant ce nom ; ou bien l'on suppose que dans la tradition orale on s'était habitué, en citant cette parole, à remplacer le mot ἐγώ, moi, par ce titre honorifique : la sagesse de Dieu. Mais ni dans la bouche de Jésus, ni dans celle de l'évangéliste, ni dans celle de la tradition, la substitution d'un pareil terme au nom de Jésus ou au pronom de la première personne n'est naturelle ; puis dans ce sens on attendrait le présent dit et non le passé a dit. Car il est inadmissible que Jésus cite ici une ancienne parole précédemment prononcée par lui-même (Meyer). Olshausen a supposé que Jésus voulait citer 2Chron.24.19. Si l'on trouve ici une citation de l'A. T., je crois qu'il faudrait plutôt penser à Prov.1.23-26 où Dieu annonce une nouvelle effusion de son Esprit avant le jour de la calamité, et cela dans un livre qui porte parfois chez les Pères[1] le nom de Sagesse de Dieu ; mais cette proposition que j'ai faite dans mes éditions précédentes n'a pas trouvé d'accueil. Je me range donc à l'opinion de plusieurs modernes (Hofmann, Weiss, Keil) qui appliquent cette expression, comme 7.35, au plan conçu par l'intelligence divine : « Dieu dans sa sagesse a dit. »
Le pronom πρὸς αὐτούς, au lieu de πρὸς ὑμᾶς (dans Matthieu), signifie : « à ces fils qui se croient meilleurs que leurs pères. » Matthieu ayant dit ἐγώ, moi, devait dire aussi ὑμᾶς, vous. - Pour que les fils puissent montrer ce qu'ils sont, Dieu a décidé, dans son décret, de leur envoyer aussi des prophètes afin qu'ils les traitent selon leur cœur. Les prophètes, dont Jésus veut parler, ne sont évidemment pas ceux de l'A. T., comme le croit Weiss, qui pense que c'est là la raison pour laquelle Luc a placé les prophètes avant les apôtres. Le contexte exige que ce soient tous les organes inspirés de la révélation nouvelle apportée par Jésus lui-même. Le sens est : « des prophètes, plus expressément des apôtres. » Le terme de prophètes, placé avant celui d'apôtres, sert à constater leur homogénéité spirituelle avec les envoyés divins de l'ancienne alliance. Comp. Matth.5.12 : « les prophètes qui ont été avant vous. » En comparant les traitements que ses auditeurs feront subir aux nouveaux envoyés avec ceux que leurs pères ont fait subir aux anciens, on verra que les fils, malgré les beaux dehors, ne valent pas mieux que les pères. Rien n'empêche que Jésus ne pense aussi à ce qui lui sera fait à lui-même.
Verset 50. Dieu a donc décidé d'en finir avec ce peuple par un suprême châtiment. Le participe présent ἐκχυνόμενον, coulant, est dramatique. On voit ce sang couler jusqu'au moment où il est expié par le châtiment. - C'est une loi du gouvernement divin, qui domine le sort des sociétés comme celui des individus, que Dieu n'interrompt point par un jugement précoce un développement une fois commencé.
Tout en avertissant le pécheur, il laisse le péché mûrir, et à l'heure voulue il frappe, non pour le mal présent seulement, mais pour tout, celui qui a précédé. La solidarité du péché des pères enveloppe les descendants lorsque, pouvant changer de conduite, ces derniers persévèrent, et vont jusqu'au bout de la voie frayée par ceux-là. Il y a dans cette continuation de la part des fils un assentiment implicite par lequel ils se rendent complices et s'approprient la responsabilité du développement tout entier. Une rupture énergique avec la voie suivie eût seule pu les dégager de cette épouvantable solidarité. C'est d'après cette loi que Jésus voit s'avancer sur l'Israël qui l'entoure tout l'orage qu'ont amassé les torrents de sang innocent versés depuis l'origine de l'humanité. Comp. les deux menaces de saint Paul, qui semblent n'être que le commentaire de celle-ci, Rom.2.3-5 ; 1Thess.2.15-16.
Verset 51. Jésus cite le premier et le dernier exemple des nombreux martyrs, mentionnés dans l'histoire canonique de l'ancienne alliance. Zacharie, fils du grand-prêtre Jojadah d'après 2Chron.24.20, fut lapidé dans le parvis par l'ordre du roi Joas. Comme les Chroniques étaient probablement le dernier livre du Canon juif, ce meurtre était le dernier de ceux que racontait l'A. T. et formait ainsi le pendant naturel de celui d'Abel. Jésus fait allusion à cette parole de Genèse.4.10 : « La voix du sang de ton frère crie de la terre, » ainsi qu'à celle de Zacharie mourant : « Le Seigneur le voie et le recherche (jidrosch) ! » Comp. le ἐκζητηθῇ avec le ἐκζηθήσεται (v. 51). Si dans Matthieu Zacharie est appelé fils de Barachie, cela peut s'accorder avec 2Chron.24.20, en supposant que Jojadah, qui avait alors cent trente ans, était non son père, mais son grand-père, et que le nom de son père Barachie a été omis parce qu'il était mort depuis longtemps. En tout cas, s'il y avait erreur dans le premier évangile, la forme de Luc prouve qu'elle serait à la charge non de Jésus, mais de l'évangéliste. Les derniers mots ναὶ λ'γω ὑμῖν, oui, je vous dis, n'appartiennent plus à l'énoncé du décret divin. C'est une affirmation énergique de Jésus par laquelle il exprime son assentiment à ce décret (10.21). - Le terme cette génération ne peut, d'après le v. 50, être pris que dans un sens temporel. Il signifie donc, non « cette méchante race juive, » mais cette génération-ci, contemporaine de l'envoi de Jésus et des apôtres ; même sens 21.32 ; comp. Matth.10.23. Jésus affirme positivement que le jugement définitif de la nation juive frappera la génération présente. Ce sera là la réponse de Dieu au meurtre du Messie et à la persécution des nouveaux prophètes, les apôtres.
Verset 52. Le mauvais usage, du savoir biblique et théologique :
Notes
[1] Clément de Rome, Irénée, Hégésippe, Méliton.