Baur, Holtzmann et d'autres estiment que ce passage est placé ici maladroitement par Luc. Chez Matthieu il se trouve au milieu du sermon sur la montagne, dans le morceau dirigé contre l'amour des richesses qui caractérisait les pharisiens (Matt.6.21 et suiv.). Luc lui-même renferme une parole semblable à la suite de la parabole du semeur (8.16-18). Mais rien de tout cela ne nous empêche de rendre hommage à la parfaite exactitude de Luc quand il clôt ces deux discours apologétiques par ces paroles. Lorsque le soleil a paru sur l'horizon, aucun homme doué de la vue ne lui demande de prouver autrement que par son éclat qu'il est l'astre du jour. Celui qui est « la lumière du monde » a paru ; il projette ses rayons ; à tout, homme dont l'œil moral est sain, cela suffira. - Il faut lire κρυπτήν, une crypte, un lieu caché et obscur, et non avec le T. R., sans aucune autorité, κρυπτόν. S'agit-il d'un endroit caché « sous le divan » (8.16) ? Sur le boisseau, voir à 8.16[1]. Λυχνία, le chandelier ou porte-lampe ; c'est l'emblème de la publicité donnée dès le jour du baptême à la personne, à l'enseignement et à l'œuvre de Jésus. Dès le commencement de son ministère, tout Israël a pu contempler en lui, comme dit Jean, « la plénitude de grâce et de vérité » qui distinguait le Fils unique.
Verset 34. Mais il en est de la lumière spirituelle comme de la lumière physique. Notre corps ne jouit de celle-ci que par l'intermédiaire de l'œil qui la communique à tous les membres. Les pieds, les mains, dans leurs diverses opérations, ne voient clair que par l'œil. L'œil est donc la lumière du corps ; et c'est lui qui, en s'appropriant la lumière de la nature, en pénètre tout le corps. L'âme aussi a un organe duquel dépend l'assimilation de la lumière spirituelle, de la révélation divine. Ainsi, pour que la lumière qui brille en Jésus pût devenir le partage d'Israël, il faudrait que celui-ci possédât en état de santé l'organe intérieur qui y correspond ; et voilà ce qui manque ! Cet organe, c'est la καρδία, le cœur, le foyer moral d'où procède l'activité du sentiment, de la volonté, de l'intelligence, de l'imagination, de la mémoire, de toutes les facultés psychiques (Matth.6.21-22). Si ce cœur est bien disposé et veut le bien et le vrai, il s'approprie la révélation de la vérité et de la sainteté divines et communique cette lumière à toutes les facultés ; sinon il reste plongé dans la nuit et elles avec lui. L'intelligence en particulier ne fonctionne plus qu'au service du mal et à l'encontre du vrai. - Encore ici l'opposition du ὅταν et du ἐπὰν δέ ; voir à v. 21 et 22 - Ἁπλοῦς, proprement sans pli ; d'où simple ; désignant une chose qui est dans l'état originaire, sain, normal ; πονηρός au contraire, ce qui est dans un état de dépravation ; ici dans le sens de πονηρῶς ἔχειν, se porter mal.
Verset 35. A l'ouïe de cette parole, chaque auditeur n'a plus qu'à redescendre au-dedans de lui pour examiner ce qui l'empêche de discerner la lumière apparue en Jésus et d'en faire sa lumière. Τὸ φῶς τὸ σοί, l'organe subjectif pour l'aperception de la lumière ; le cœur, non le νοῦς (Meyer, Weiss, etc.). On peut être le savant le plus érudit ou le plus ingénieux des rabbins et ne pas recevoir un rayon de cette lumière qui n'entre que par l'organe d'un cœur simple et droit.
Verset 36. Cependant Jésus sent le besoin de terminer cet avertissement sévère donné au peuple par une parole encourageante à l'adresse de ses disciples, dont le cœur a perçu la lumière. Il leur fait entrevoir, en dédommagement de tout ce qu'ils ont à subir du dehors et à sacrifier au dedans, la glorieuse perspective que leur docilité ouvre devant, eux. Quand en vertu de la parfaite limpidité de l'œil moral, l'être humain s'est imprégné tout entier de la lumière divine, il fait alors l'effet d'être lumineux lui-même, comme si un foyer de lumière extérieur projetait sur lui son éclat. Ce phénomène décrit ici par Jésus est celui qui s'était accompli en lui-même, au degré le plus éminent, dans le fait de la transfiguration. Il en sera de même des croyants quand ils seront devenus complètement, par l'union avec lui, φῶς ἐν Κυρίῳ, lumière dans le Seigneur, comme dit saint Paul (Eph.5.8). Ce sera la gloire résultant de la sainteté.
Hofmann, jugeant que les deux propositions du v. 36 forment un pléonasme inadmissible, joint la première, comme question, au v. 35 : « Vois (σκοπεῖ) si ton corps est tout entier lumière ? » Mais on sent combien cette construction est forcée. La tautologie disparaît dès que, conformément à l'ordre des mots, on met dans la première proposition l'accent sur le mot ὅλον, tout entier, et dans la seconde sur les mots φωτεινὸν ὡς, lumineux comme… Quand l'homme s'est livré tout entier, sans aucune réserve, à l'action de la lumière, il arrive qu'il devient lui-même intérieurement et extérieurement lumineux comme un homme sur lequel un foyer de lumière projette son éclat. Comp. 2Cor.3.18 ; Rom.8.29.
Ainsi, d'un côté, par la résistance du cœur à la vérité divine manifestée, un obscurcissement graduel de l'âme aboutissant à la nuit totale ; de l'autre, par l'ouverture du cœur à cette vérité, une purification successive de l'être humain, qui, quand elle est arrivée à son terme, aboutit au pur éclat de la gloire. Holtzmann dit : « Il n'est pas possible de rattacher simplement et naturellement cette parole sur la lumière au discours sur Jonas. » Une saine exégèse nous conduit au résultat suivant. Jésus veut dire : « Je ne suis pas le complice de Béelzébul ; en moi, au contraire, le règne de Dieu est apparu au milieu de vous. Si vous possédiez un cœur plus ami de la vérité que de lui-même, vous n'auriez pas besoin d'un miracle exceptionnel pour vous le prouver. Ceux dont l'œil est sain le reconnaissent du premier coup-d'œil. Aussi tout leur être sera illuminé et transformé par mon apparition une fois reçue dans leurs cœurs. »
8. Le déjeuner chez un pharisien. (11.37 à 12.12)
Conformément à la relation établie par Luc lui-même (12.1), nous réunissons en un seul tout les deux discours 11.37-54 et 12.1-12. C'est ici le point culminant de la lutte entre Jésus et le parti pharisien, en Galilée. A ce moment de violence inouïe correspondent les scènes analogues qui se sont passées en Judée à la même époque, d'après Jean ch. 8 à 10. L'arrière-plan du conflit qui va suivre, est certainement encore l'accusation odieuse réfutée dans le morceau précédent. La situation d'un repas ne serait, selon Holtzmann, qu'une fiction dont l'idée aurait été suggérée à Luc par les images des v. 39 et 4-0. N'est-il pas plus naturel de supposer que les images des v. 39 et 40 ont été suggérées à Jésus par la situation, qui était celle d'un repas ? Une grande partie des paroles qui composent, ce discours se trouvent, il est vrai, placées chez Matthieu dans une situation différente ; elles font partie du grand discours dans lequel, peu de jours avant, sa mort, Jésus dénonça aux scribes et aux pharisiens, dans le temple, la malédiction divine (Matthieu ch. 23). Mais d'abord remarquons que Holtzmann n'a pas plus de confiance à la place qu'occupent ces paroles dans la composition de Matthieu qu'à la « scénerie » de Luc. Puis nous connaissons déjà par un trop grand nombre d'exemples le procédé d'agrégation usité dans le premier évangile, pour nous laisser ébranler par là dans notre confiance au récit de Luc. Nous rechercherons donc au fur et à mesure sans parti pris quelle est celle des deux situations à laquelle conviennent le mieux les paroles de Jésus.
Ce morceau renferme :
- la condamnation des pharisiens (v. 37-44) ;
- celle des scribes (v. 45-54) ;
- les encouragements donnés aux disciples en face de l'animosité dont ils sont les objets de la part de ces adversaires (12.1-12).
1o v. 37-44 : Aux pharisiens.
Versets 37 et 38. L'occasion :
Notes
[1] Voir Félix Bovet. Voyage en Terre-Sainte, p. 312.