La relation entre le v. 23 et les versets précédents et suivants a été trouvée par de Wette et Bleek si obscure qu'ils ont renoncé à l'expliquer. Meyer, Weiss et d'autres appliquent ces mots aux pharisiens qui n'étant pas avec Jésus sont forcément contre lui et en viennent ainsi à le calomnier indignement et à tout faire pour détruire son influence sur le peuple. Schanz pense que Jésus veut faire comprendre à ses auditeurs en général la nécessité de prendre parti pour ou contre lui. Après que le diable a été vaincu par lui, la neutralité n'est plus possible. D'après Hofmann également, Jésus veut engager ses auditeurs à s'unir à lui dans la lutte contre Satan, parce qu'autrement ils ne pourraient que travailler pour cet ennemi et être enveloppés dans sa défaite. L'explication de Meyer et Weiss ne me paraît pas admissible, parce que l'expression : « ne pas être avec Jésus, » est beaucoup trop faible pour caractériser la conduite actuelle de ses calomniateurs ; ils sont ouvertement contre lui. Celle de Schanz et Hofmann n'est pas fausse sans doute, mais ce qui lui manque, c'est de s'adapter plus strictement au contexte. Jésus n'abandonne point l'idée de l'imputation odieuse dont il vient d'être l'objet. Sa pensée est celle-ci : La lutte avec Satan est si peu une feinte, comme le supposait l'accusation du v. 15, elle est tellement une guerre sérieuse, même un combat à outrance, que ceux qui semblent combattre avec lui contre l'ennemi commun, comme les exorcistes juifs (v. 19), aussi longtemps qu'ils ne s'unissent pas à lui dans leur œuvre, travaillent contre lui et pour Satan. C'est ce que va prouver le tableau suivant, v. 24 et suiv. - Les expressions rassembler et dissiper pourraient s'appliquer à une récolte : rassembler le froment ou le disperser. Mais dans le contexte il vaut mieux les appliquer à un troupeau (Jean.10.13-16 ; 11.52), ou à une armée. Au lieu de travailler à rassembler Israël en le ramenant à Dieu, les exorcistes le livrent à des influences malfaisantes qui l'éloignent de Dieu et dont le règne de Satan profite seul.
Versets 25 et 26. Ces deux versets sont une espèce d'apologue destiné à montrer les résultats pernicieux de ces guérisons apparentes opérées en dehors de l'action de Jésus. L'exorciste a exercé son art et déployé sa magie. L'esprit impur a lâché sa proie, évacué sa demeure qu'on lui a momentanément rendue intolérable. Mais il manque deux choses à cette guérison pour qu'elle soit stable. D'abord l'ennemi n'a pas été vaincu, lié ; il n'a été qu'expulsé et il reste ainsi libre de courir le monde, et par conséquent, de revenir quand il lui plaira. Le second inconvénient, c'est que le démon chassé n'a pas été remplacé par un nouvel hôte, que la maison est restée vide ; l'Esprit de Dieu n'a pas remplacé la puissance diabolique qui s'est momentanément éloignée. Jésus ne se contente pas d'expulser l'ennemi, en le laissant libre ; il le renvoie dans sa prison, l'abîme (8.31 ; 4.34). C'est ce que ne sauraient faire les exorcistes. Puis il ramène à Dieu l'âme affranchie et remplace la présence de l'esprit impur par celle de l'Esprit saint, ce qui est encore bien plus hors du pouvoir des exorcistes. Il suit de là que, tandis que l'œuvre de ceux-ci laisse toujours la porte ouverte à une rechute, et à une rechute plus grave encore que l'état précédent, celle de Jésus met réellement fin à la possession et opère une guérison radicale. Nous pouvons à ce point de vue nous rendre compte des détails si frappants de cette espèce de parabole. Chaque trait de la description de ces prétendues guérisons déborde d'ironie. L'esprit chassé s'en va par des lieux arides. Cette expression étrange était probablement empruntée aux formules d'exorcisme. On renvoyait l'esprit au désert, séjour présumé des mauvais esprits (Tobie.8.3 ; Baruch.4.35) ; comp. aussi ce qui est dit de l'envoi du bouc maudit au désert pour Azazel, le prince des démons (Lév.16.10). - L'esprit malfaisant, après avoir quelque temps rôdé, se prend à regretter son ancien domicile ; il se demande s'il ne lui conviendrait pas d'y rentrer. Il est si sûr de n'avoir pour cela qu'à vouloir, qu'il s'écrie avec une gaieté sarcastique : Je retournerai dans ma maison ! Au fond, il sait fort bien qu'il n'a point cessé d'en être le maître, puisqu'il n'a point été remplacé par un nouveau propriétaire. Il se décide à faire une reconnaissance. Le résultat de l'enquête est favorable : la maison est disponible (σχολάζοντα, Matthieu). Il y a mieux encore : l'exorciste a si bien travaillé, que la maison a repris un air de propreté, d'ordre et de confort tout à fait réjouissant, depuis le départ du démon. Le besoin de détruire et de bouleverser trouvera donc de nouveau de quoi se satisfaire. Jésus veut décrire par là la restauration de l'être mental et physique du possédé, à la suite de sa prétendue guérison, restauration qui promet au démon un plaisir de plus. Mais il ne veut pas en jouir seul. Cette fois, en effet, l'œuvre de dévastation doit être complète. Et puis, c'est une fête ; il faut des amis. Il invite donc sept esprits pires que lui. Ceux-ci ne se font pas prier, et la bande joyeuse rentre en tumulte dans cette habitation si bien préparée. Cette fois-ci on peut être sur qu'il ne manquera rien à la désorganisation physique et psychique du malheureux. C'est dans cet état de rechute désespérée que Jésus avait rencontré le possédé de Guersa (8.29) et Marie-Madeleine (8.2). De là ces expressions de légion et de sept démons qui indiquent un état résultant d'une ou plusieurs rechutes. Jésus renvoie ainsi aux exorcistes, prônés par ses adversaires, le reproche de complicité avec Satan et de lutte contre Dieu. Toutes ces images devaient être aisément comprises dans un milieu où de pareils faits étaient communs ; faut-il s'étonner de l'exclamation enthousiaste de cette femme (v. 27) qui se fait spontanément l'organe des sentiments du peuple ?
Il est manifeste que Matthieu (Matth.12.43 et suiv.) donne à ce tableau un tout autre sens. Il y voit une parabole représentant l'histoire du peuple juif, en ce sens, d'après Hofmann, que le malade guéri qui retombe est Israël, délivré par l'élection dont il a été l'objet et la révélation qu'il a reçue, mais maintenant s'endurcissant et rejetant le salut apporté par Christ, tombant ainsi dans un état pire que celui dont Dieu l'avait tiré ; ou bien, selon Stier, en ce sens qu'après avoir été guéri de l'idolâtrie par la captivité de Babylone, Israël est tombé dans un état pire encore par son orgueil pharisaïque ; ou bien, d'après Keil, en ce sens que la guérison tentée sur Israël par toute son histoire aboutit au rejet du Messie qui consomme sa perdition ; ou enfin, selon Weiss, dans ce sens que le peuple, après avoir subi un changement favorable par le ministère de Jean-Baptiste et les commencements de celui de Jésus, retombait maintenant, par son opposition à Jésus, dans un état pire qu'auparavant et dont le terme ne pouvait être que le meurtre du Messie. - Quant à moi, je ne puis croire que cette application au peuple, sous l'une ou l'autre de ces formes, soit la pensée primitive du tableau. L'application des phénomènes de possession à l'histoire du peuple d'Israël est peu naturelle ; et, à supposer que l'épisode de la femme (v. 27-28) ait immédiatement suivi, il n'y aurait rien dans cet ordre d'idées qui eût été propre à exciter son enthousiasme.
3o Versets 27 et 28 : L'incident.