Au reproche de Marthe, Jésus répond par celui d'exagération dans l'activité qu'elle déploie. Si elle a tant de peine, c'est qu'elle le veut bien. Μεριμνᾷν, s'inquiéter, se rapporte à la préoccupation morale ; τυρβάζεσθαι, tourbillonner, l'agitation extérieure. La leçon θορυβάζεσθαι se rapproche davantage du sens du premier verbe. - La répétition du nom de Marthe, dans l'allocution de Jésus, est destinée à la ramener doucement, mais fermement, de cette dissipation extérieure et intérieure au calme, à elle-même. Jésus justifie ce reproche par une parole qui nous a été diversement conservée et qui est interprétée de plusieurs manières. La leçon reçue dit : Il n'est besoin que d'une chose ; ce qui pourrait s'entendre dans ce sens : « Il n'est pas besoin de cette multitude de mets ; un seul suffirait. » Mais cette leçon de simplicité culinaire dans la bouche de Jésus me semble, comme à Weiss, bien triviale ; ce sens ne pourrait en tout cas être admis qu'en y voyant une allusion à l'aliment seul indispensable à la vie de l'âme, ce qui est bien recherché. Il faudrait plutôt prendre la seule chose nécessaire au sens spirituel : le salut de l'âme ou Jésus et sa parole, comme seul moyen de parvenir au salut ; en ajoutant à cette idée celle de l'assistance divine assurée au fidèle pour les besoins de la vie présente. Cette explication est compliquée. Si c'est là la pensée de Jésus, il faut reconnaître qu'elle est beaucoup plus nettement exprimée par la leçon alex. : « Il n'est besoin que d'un petit nombre de choses (en opposition à ces mets nombreux que servait Marthe), et même, à le bien comprendre, que d'une seule, » l'aliment spirituel dont vit l'âme, la parole de vie, Christ lui-même qui se révèle et se donne dans cette parole, comme le prouve en ce moment même l'exemple de Marie. - Cette unique chose nécessaire, qui se distingue de ces quelques choses (les ὄλιγα opposés aux πολλά), est la bonne part choisie par Marie ; de là le car des alex. Il y a peut-être là allusion à la portion d'honneur dans les repas anciens. Le pronom ἥτις, laquelle comme telle, fait ressortir le rapport entre l'excellence de cette portion et son inamissibilité pour celui qui, après en avoir fait choix, y persévère. Les mots : ne lui sera pas ôtée, s'appliquent à ce moment même : Marie ne sera point obligée de suivre sa sœur. Mais cette assurance renferme en même temps celle d'une possession éternelle. Cette apologie de la conduite de Marie est en même temps une invitation à Marthe de l'imiter à l'instant même.
On envisage souvent ces deux sœurs comme représentant deux côtés également légitimes de la vie chrétienne, l'une la dévotion intérieure, l'autre l'activité pratique. Mais, d'après le texte, la bonne part n'est pas partagée entre elles ; elle appartient toute à Marie. D'un côté, l'agitation de Marthe prouve combien son amour-propre d'hôtesse était enjeu dans son activité extérieure, et de l'autre, la preuve que Marie ne représente point un quiétisme exclusif, résulte du fait qu'elle avait elle-même servi, aussi longtemps qu'elle l'avait jugé nécessaire, puis de l'acte qu'elle accomplit quelques mois plus tard envers Jésus (Jean.12.3 et suiv.) et que Jésus a caractérisé en ces mots : « Elle a bien agi à mon égard. » En faisant du bien à Jésus en cette circonstance, elle, a montré qu'elle savait non seulement recevoir, mais aussi donner.
Il est impossible de n'être pas frappé des rapports entre le tableau de cette famille dans une heure de paix et d'ineffable bonheur et le tableau de cette même famille en un jour de douleur et de deuil (Jean ch. 11). Marthe, active et tournée au dehors ; Marie, recueillie et se renfermant au dedans : telles nous les retrouvons chez Jean. Qu'il n'y ait pas imitation, c'est ce que prouve le silence complet de Luc au sujet de Lazare.
L'école de Tubingue a découvert dans ce récit des profondeurs qui avant elle n'avaient pas été soupçonnées. Dans le personnage de Marthe, Luc a stigmatisé le christianisme judaïsant, celui des œuvres ; en la personne de Marie, il a exalté le christianisme de Paul, celui de la justification sans les œuvres par la foi seule. La fausseté de cette hypothèse ressort du fait que l'activité de Marthe se déploie en faveur de la personne de Jésus lui-même, et nullement dans l'accomplissement des devoirs légaux, et que le christianisme paulinien ne s'est pas moins distingué par son activité extérieure que par son intensité spirituelle. Si ce récit d'une si exquise simplicité avait une provenance dogmatique ou polémique, il ne manquerait pas de porter la trace de cette origine théologique. Il arrivera un moment où ces appréciations de la critique apparaîtront comme les aberrations d'une imagination délirante. Ce moment n'est-il pas déjà arrivé ? Hase lui-même ne craint pas de dire que la tentative de changer ce récit si simple de Luc en une allégorie d'un sens général, ne provient que du désir d'enlever au récit des faits subséquents, qui ont eu lieu à Béthanie, leur solide terrain historique.
6. La prière. (11.1-13)
Tout en continuant sa route, le Seigneur restait fidèle à ses habitudes de dévotion personnelle. Il ne se contentait pas de cette direction constante de l'âme vers son Père, à laquelle on réduit souvent le sens de ce mot : prier sans cesse ; il y avait dans sa vie des moments spéciaux, des actes positifs de prière. C'est ce que prouvent les mots suivants : Lorsqu'il eut achevé de prier. Ce fut à la suite d'un de ces moments qui étaient chaque fois, pour ceux qui l'entouraient, un signal de recueillement, qu'un de ses disciples réclama de lui une direction plus spéciale sur la prière. Holtzmann est assez juste pour ne pas envelopper ce préambule, v. 1 dans la réprobation générale dont la critique frappe ces courtes introductions de Luc. Il trouve une preuve d'authenticité dans ce détail si précis : « Enseigne-nous à prier, comme aussi Jean l'a enseigné à ses disciples. » Il conclut de là que c'était ici l'un des cas où la situation historique était expressément indiquée dans les Logia. - L'oraison dominicale, ainsi que les instructions sur la prière qui suivent, sont placées, chez Matthieu, dans le sermon sur la montagne, Matt.6.9-13. Gess et d'autres pensent que ce modèle de prière a pu être proposé deux fois. Quelques mois après le sermon sur la montagne un disciple aura bien pu faire à Jésus la demande qui a engagé celui-ci à le répéter. Et quant au contexte dans Matthieu, on voit par Luc.20.47 que la loquacité contre laquelle Jésus s'élève dans le sermon sur la montagne, appartenait aux habitudes de prière des pharisiens, non moins qu'à celles des païens. Ces raisons me paraissent faibles en comparaison des raisons contraires[1]. Rien dans la réponse de Jésus et dans le compte-rendu de Luc ne fait soupçonner que l'évangéliste rapporte un modèle de prière déjà proposé une fois aux disciples. Cependant il eût été naturel que soit Jésus, soit Luc, rappelât cette circonstance. De plus, il serait inadmissible que le Seigneur, après avoir donné le modèle complet tel qu'il se trouve dans Matthieu, l'eût abrégé ou même mutilé en le donnant une seconde fois tel que nous le lisons dans Luc. Enfin il est impossible d'établir, comme cherche à le faire Gess, un contexte rationnel dans Matthieu. Ce que Jésus stigmatise chez les pharisiens dans ce passage sur la prière, ce n'est pas la prolixité, qui serait commune aux pharisiens et aux païens, c'est l'ostentation devant les hommes ; or, l'oraison dominicale n'a aucun rapport avec le reproche d'une recherche de la gloire humaine. C'est donc plutôt ici un de ces éléments nombreux, historiquement étrangers au contexte du sermon sur la montagne, qui sont réunis dans ce discours pour donner l'exposé complet de la justice nouvelle. Chez Luc, au contraire, l'occasion de cet enseignement sur la prière est aussi simple que la liaison de ses différentes parties est naturelle. Nous retrouvons ici les deux évangélistes tels que nous les connaissons : Matthieu enseignant, Luc racontant.
Ce récit comprend : 1o le modèle de la prière chrétienne (v. 1-4) ; 2o un encouragement, à prier de cette manière, fondé sur la certitude de l'exaucement (v. 5-13).
1o Versets 1 à 4 : Le modèle de prière.
Verset 1. L'occasion :
Notes
[1] Voir l'excellente dissertation de M. Page, Critical Notes on the Lords Prayer. The Expositor, juin 1888.