La question par laquelle Jésus oblige le scribe à faire lui-même l'application de la parabole, semble mal posée. D'après le thème de la discussion : « Qui est mon prochain ? » (v. 29), il semble qu'il eût dû lui demander : Et toi, qui dois-tu envisager comme ton prochain, pour te conduire désormais envers lui comme ce Samaritain s'est conduit envers ton compatriote ? Mais, l'expression de prochain impliquant une relation de réciprocité, Jésus a le droit de renverser les termes et de demander plutôt : « Par qui penses-tu devoir être traité comme prochain ? » Le motif de cette forme préférée par Jésus est évident. Il est plus sûr, pour obtenir la réponse vraie, de se demander : « De qui aimerais-je à recevoir du bien ? » que : « A qui en dois-je faire ? » A la première question, la réponse n'est pas douteuse. L'égoïsme venant en aide à la conscience, chacun répondra : de tout le monde. Le scribe le sent bien. Aussi ne peut-il échapper en face de la question ainsi formulée. Seulement, comme son cœur se refuse à prononcer avec éloge le terme de Samaritain, il paraphrase ce nom odieux. Sur l'emploi de μετά, v. 37, voir à 1.58. - Dans sa déclaration finale, Jésus oppose le faire, tel que l'a pratiqué le Samaritain, à la vaine casuistique des rabbins, l'ignorant qui sait au savant qui ne sait pas. Mais il est à remarquer qu'en disant : fais cela, il n'ajoute nullement cette fois, comme au v. 28 : et tu vivras. La bienfaisance ne donne pas la vie, le salut. Fût-elle même la réalisation complète de la seconde partie du sommaire de la loi, il ne faut pas oublier la première partie dont l'accomplissement, non moins indispensable, peut rester étranger à l'homme le plus bienfaisant. Mais ce qui est certain, c'est que l'homme qui renie dans sa conduite la loi naturelle, est sur le chemin opposé à la voie qui conduit à la foi et au salut (Jean.3.19-21).
Les Pères se sont, complu dans l'interprétation allégorique de cette parabole : Le blessé représenterait l'humanité ; les brigands, le démon ; le prêtre et le lévite, la loi et les prophètes. Le Samaritain serait Jésus lui-même ; l'huile et le vin, la grâce divine ; l'âne, le corps de Christ ; l'hôtellerie, l'Eglise ; Jérusalem, le paradis ; le retour attendu du Samaritain, l'avènement final de Christ. Cette exégèse valait celle à laquelle recouraient leurs adversaires, les gnostiques.
5. Marthe et Marie. (10.38-42)
C'est ici l'une des scènes les plus exquises que nous ait conservées la tradition évangélique ; encore un joyau que Luc avait recueilli en Palestine dans son écrin. Hase l'appelle : « une feuille volante de la tradition. » Ce qui étonne dans ce récit, c'est la place qu'il occupe au milieu d'un voyage en Galilée. D'un côté, en effet, les termes ἐν τῷ πορεύεσθαι αὐτούς, comme ils cheminaient, indiquent que c'est bien ici la continuation du voyage dont le récit a commencé 9.51 ; de l'autre, la connaissance que nous avons de Marthe et Marie par Jean ch. 11, ne permet pas de douter que le fait ne se soit passé en Judée, à Béthanie, près de Jérusalem. Hengstenberg a supposé que Lazare et ses deux sœurs avaient d'abord habité la Galilée et qu'ils étaient venus plus tard s'établir en Judée. Mais de l'automne au printemps suivant, l'intervalle est bien court pour y placer un pareil changement de domicile. Jean.11. 2, Béthanie est appelée le bourg de Marie et de Marthe, expression qui suppose qu'elles habitaient là depuis plus longtemps. Il est une autre solution plus naturelle. Jean.10.22, nous trouvons l'indication d'une courte visite de Jésus en Judée au mois de décembre de cette année, pour la fête de la Dédicace. C'est alors qu'a pu avoir lieu la visite racontée ici par Luc. Il suffit de supposer que Jésus a interrompu momentanément son voyage d'évangélisation, et qu'il a fait une rapide excursion à Jérusalem, peut-être pendant le temps que les soixante-dix disciples exécutaient leur mission préparatoire. Après cette courte apparition dans la capitale, il serait revenu se mettre à la tête de la caravane pour achever de visiter les lieux où les disciples avaient pendant ce temps annoncé sa venue. Luc lui-même ignorait certainement l'endroit où cette scène s'était passée (dans un certain bourg) ; il nous transmet le fait comme il le trouvait consigné dans ses sources ou comme il l'avait reçu de la tradition orale, sans indication de lieu plus précise. On s'attachait, dans la tradition, à l'enseignement moral plutôt qu'aux circonstances extérieures. Il est remarquable que le théâtre de la parabole précédente soit précisément la contrée entre Jéricho et Jérusalem. Serait-ce là encore l'indice d'un voyage en Judée à cette époque ?
Il faut se rappeler ici deux choses : 1. Que la tradition orale, d'où sont provenues nos rédactions écrites (à l'exception de celle de Jean), s'était formée immédiatement après le ministère du Sauveur, quand vivaient encore les acteurs du drame évangélique, et qu'elle était tenue à de grands ménagements relativement aux personnages qui y figuraient, surtout quand il s'agissait de femmes ; de là l'omission de beaucoup de noms propres. 2. Que c'est l'évangile de Jean qui, composé plus tard, a rétabli ces noms dans l'histoire évangélique, tandis qu'au moment où Luc écrivait, la nécessité de cette espèce d'incognito durait encore.
Versets 38 à 40. La plainte de Marthe :