Si élevée que fût l'idée, que se faisaient les disciples, de la personne et de l'œuvre de Jésus, ils étaient loin encore d'apprécier cette apparition à sa juste valeur. Jésus cherche à leur ouvrir les yeux, mais en leur parlant comme à voix basse. C'est un secret qu'il leur confie. Il est, lui, cette révélation parfaite du Père après laquelle a soupiré l'élite des hommes de l'ancienne alliance ! Ce dernier mot clôt admirablement ce morceau. Nous trouvons cette même parole dans Matthieu.13.16-17, où elle est appliquée au mode d'enseignement en paraboles. S'il n'y avait que ces mots : « Ce que vous entendez, » cette application ne serait pas inadmissible ; mais les mots : « Ce que vous voyez, » qui se trouvent aussi dans Matthieu, décident sans réplique en faveur de la situation de Luc ; Weiss n'hésite pas à le reconnaître. - Luc omet ici le beau passage : « Venez à moi…, » qui, dans Matthieu.11.28-30, termine tout ce discours. S'il eût connu cet appel adressé aux cœurs travaillés et chargés, l'eût-il omis ? cette invitation miséricordieuse était en parfait accord avec l'esprit de son évangile. Holtzmann suppose qu'en bon paulinien Luc aura été choqué d'abord du mot ταπεινός, humble, appliqué à la personne de Christ, puis des termes joug et fardeau, qui rappelaient la loi juive ; mais en face de paroles telles que Luc.22.27 : « Je suis au milieu de vous comme celui qui sert, » et, 16.17 : « Il est plus facile que les cieux et la terre passent que de ce qu'un seul trait de la loi tombe, » comment est-il possible d'avancer de pareilles raisons ? Weiss en reconnaît franchement l'inanité. Et comment explique-t-il lui-même cette omission ? « La transition de l'entretien de Jésus avec Dieu et avec lui-même à l'allocution adressée au peuple a paru trop dure (brusque ?) à l'évangéliste. » J'avoue ne pas comprendre.
Ce morceau est l'un de ceux que la critique moderne a le plus maltraités. Selon Baur, cette mission des septante disciples a été imaginée par Luc pour rabaisser celle des Douze et pour exalter celle de Paul et de ses collaborateurs, dont nos Septante seraient comme les précurseurs. Dans ce but Luc est allé jusqu'à appliquer sciemment à ces derniers une partie des instructions qui dans Matthieu sont adressées aux Douze. Ce qui le confirme, c'est que les autres évangiles ne disent pas un mot de cet envoi des septante disciples. Holtzmann n'attribue pas à Luc une fraude réfléchie. Cet évangéliste avait raconté 9.1-6 la mission des Douze d'après le Marc primitif, l'une de ses sources. Trouvant ensuite dans son autre source, les Logia, le grand discours d'instruction adressé aux Douze pour leur mission, renfermé dans Matthieu ch. 10, il crut qu'il s'agissait d'un autre fait et imagina, pour lui trouver une situation, la mission de ces soixante-dix. Weiss juge à peu près de même. - Mais Baur ne nous explique pas comment Luc, après avoir imaginé les septante disciples pour faire pièce aux Douze, les oublierait complètement et dans la suite de l'évangile et dans le récit des Actes, et ne nous montrerait plus que les Douze formant le cortège de Jésus jusqu'à Jérusalem et agissant en son nom après la Pentecôte. Quand on a fait une invention pareille, c'est pour l'exploiter sans doute. - Luc veut rabaisser la mission des Douze ? Mais alors comment se fait-il que, tandis que Matthieu n'ajoute pas un mot sur le résultat de cette mission (ch. 10, fin), Luc se complaise à décrire expressément ce résultat (9.6) ? Que dirait cette critique si c'était l'inverse ? Quant à la supposition de Holtzmann et de Weiss, elle est incompatible avec Matth.10.1, où nous voyons que dans les Logia la mission des Douze était positivement désignée comme celle en vue de laquelle fut prononcé le discours d'instruction qui suit dans ce même chapitre. L'auteur du Matthieu canonique ne s'y est pas trompé ; Luc, s'il avait tiré de cet écrit ce discours, aurait dû voir, aussi bien que Matthieu, qu'il était adressé aux Douze. D'ailleurs, si cet évangéliste a inventé une mission pour employer ce discours, d'où a-t-il tiré le nombre précis de soixante-dix ? L'a-t-il aussi arbitrairement imaginé ? Enfin, c'est un fait que dans un écrit du second siècle (Récognit. Clém. I, 24), l'auteur, haineusement anti-paulinien, met dans la bouche de Pierre ces paroles : « Il nous a d'abord élus, nous douze qu'il a appelés apôtres, puis il a élu encore soixante-douze autres disciples, d'entre les plus fidèles. » N'y a-t-il pas là une garantie de la vérité historique de ce récit ? Les anciens historiens ecclésiastiques ont sans doute un peu abusé de ce collège des soixante et dix, pour y ranger tous les hommes marquants de la primitive Eglise ; mais cet abus même atteste la réalité du fait.
Ce morceau d'une perfection irréprochable et d'une élévation sublime est le chef-d'œuvre de Luc, comme le récit de la guérison de l'enfant lunatique est celui de Marc, et le tableau de la comparution de Jésus devant Pilate, celui de Jean.
4. L'entretien avec le scribe et
la parabole du Samaritain. (10.25-37)
Jésus continue son voyage en s'arrêtant dans chaque localité. Les scènes les plus variées se succèdent sans relation interne et comme l'occasion les amène. Weizsæcker, partant de l'idée que ce cadre n'est point historique, cherche ici un plan systématique ; il croit trouver un ordre de matières. La parabole du bon Samaritain a le même but que l'envoi des soixante-dix, celui de prouver le droit des évangélistes, à quelque nationalité qu'ils appartiennent. Mais où trouver dans cette parabole le moindre indice d'un rapport entre l'œuvre du bon Samaritain et la fonction des évangélistes dans l'Eglise apostolique ? - Holtzmann pense que Luc combine, dans ce qui suit, deux récits distincts : celui du scribe (v. 25-28), que nous retrouvons dans Marc.12.28 et Matthieu.22.35, et la parabole du bon Samaritain, tirée des Logia. La liaison que notre évangile établit entre les deux faits (v. 29), ne serait qu'une combinaison assez maladroite de Luc. Mais rien ne prouve que le scribe de Luc soit le même que celui dont parlent Marc et Matthieu. C'est à Jérusalem, dans les jours qui précèdent la Passion, que nous trouvons ce dernier, et, comme le reconnaît Meyer, le fond de la discussion est tout différent. Le scribe de Jérusalem demande à Jésus quel est le plus grand commandement ; c'est une question théologique. Celui de Galilée désire, comme le jeune homme riche, que Jésus lui indique le moyen d'assurer son salut ; c'est une question toute pratique. Plus d'un rabbin en Israël ne pouvait-il pas entrer en discussion avec Jésus sur de tels sujets ? Weiss, qui admet l'identité de notre scribe avec celui de Marc et de Matthieu, pense que le récit a été remanié par Luc. En effet, tellement remanié qu'il en devient méconnaissable et ressemble plutôt à une invention pure. Si la parabole du bon Samaritain n'avait pas fait, dès la première narration, partie de l'entretien avec le scribe, à quoi se bornerait toute la scène ? Elle deviendrait si insignifiante qu'on ne comprendrait plus pourquoi la tradition l'aurait conservée. La liaison qu'établit le v. 29 entre l'entretien et la parabole est pleinement confirmée par l'enseignement qui applique la parabole (v. 36-37) et dont l'authenticité ne saurait être douteuse.
1o Versets 25 à 28 : L'entretien avec le scribe.