Les mots avec joie expriment le ton de tout ce morceau ; la joie des disciples se communique au cœur de Jésus, d'où elle s'épanche exaltée et purifiée (v. 21 et ss.). - Confiants en la promesse de leur Maître, les disciples s'étaient mis à guérir les malades en invoquant sur eux son nom, et bientôt ils en étaient venus, quoique Jésus ne leur eût fait à cet égard aucune promesse, comme aux apôtres (9.1), à attaquer la maladie la plus grave, celle de la possession, et ils avaient réussi ! Leur surprise avait été grande ; ils l'expriment avec la vivacité d'une expérience toute fraîche. « Seigneur, et même (καί) les démons s'assujettissent à nous (présent ὑποτάσσεται).
Verset 18. Le terme ἐθεώρουν, je contemplais, ne désigne pas une vision - Jésus n'a pas eu de vision depuis celle de son baptême, - mais une vive intuition. Les deux actes, dont l'imparfait je contemplais indiquent la simultanéité, sont l'aperception interne de Jésus et les triomphes des disciples : « Tandis que vous expulsiez les suppôts, je voyais tomber le maître. » Il semble que l'aoriste πεσόντα ait ici le sens du participe présent πίπτοντα, tombant. Mais le présent indiquerait la simultanéité entre la vue de Jésus et la chute de Satan, ce qui n'est pas l'idée qu'il veut exprimer. L'aoriste exprime au contraire parfaitement la coïncidence entre la vue de Jésus et les expulsions opérées par les disciples ; nous ne pouvons le rendre en français que par l'infinitif.
Quelle est cette chute de Satan que contemplait Jésus durant la mission de ses disciples ? Ce serait, selon Hofmann, l'acte par lequel Dieu a précipité Satan du séjour céleste après sa révolte ; car c'est de cette chute que résulte l'impossibilité pour les démons de résister, quand on leur commande de la part de Dieu d'abandonner leur proie. Mais en disant : « Je contemplais, » Jésus ferait-il allusion à un fait dont il a été témoin dans son état de préexistence ? Il eût dû dire au moins dans ce sens : « J'ai contemplé. »
Plusieurs Pères pensent, à la défaite de Satan qui a commencé avec l'incarnation de Jésus ; Lange, à la retraite forcée de Satan lorsque Jésus lui a dit au désert : « Retire-toi de moi ! » Rien ne justifie des allusions à des faits si éloignés. Weiss, se tenant plus rigoureusement au contexte, pense qu'il s'agit uniquement des expulsions accomplies par les disciples et qui ont mis fin au pouvoir de Satan sur les possédés guéris ; Meyer à peu près de même, en rapportant les mots : « Je contemplais, » au moment où Jésus a envoyé les disciples avec la prévision assurée de ce succès. Ce sens me paraît trop restreint et presque mesquin en face d'une parole aussi solennelle, aussi extraordinaire, peut-on dire, que celle que prononce ici Jésus. Il semble sortir d'une contemplation profonde. Pendant que ses disciples remportaient ces victoires, il avait conscience de la chute du pouvoir dont Satan était, encore investi sur notre terre, de même que dans la première flamme d'un incendie on voit déjà en feu la maison entière. Il me paraît impossible de ne pas tenir compte ici du fait que dans l'Ecriture l'œuvre capitale de Satan sur la terre, c'est le paganisme. L'idolâtrie est due à un diabolique prestige ; c'est, comme on l'a appelée, « une possession en grand. » Satan et ses anges ont trouvé moyen de détourner sur eux-mêmes l'adoration due à Dieu (1Cor.10.20), sans que pourtant il faille conclure de là ce que l'Ecriture ne dit nulle part : que chaque divinité païenne représente un démon particulier. C'est la fin de cette immense fascination que Jésus contemple en assistant en esprit à l'œuvre de ses disciples.
Le ciel pourrait être ici, comme au v. 15, l'emblème d'un état élevé ; mais il est plus probable que, comme le ἐν ἐπουρανίοις, dans les lieux célestes, Eph.6.12, il a un sens local et désigne la sphère supérieure du sein de laquelle Satan exerce son pouvoir sur le cœur des hommes. Apocalypse.12.7, décrit le dernier acte de cette chute que Jésus contemple ici dans son commencement. L'image de l'éclair qui s'éteint en tombant représente un pouvoir d'un éclat éblouissant qui s'évanouit brusquement. C'est ainsi que Jésus a vu par une intuition intérieure disparaître, comme en un clin d'œil, le pouvoir actuel de Satan devant la pauvre petite armée dont, il dispose pour le combattre.
Verset 19. Cette parole peut être envisagée comme étant simplement l'explication des guérisons que viennent d'accomplir les disciples, et cela dans le but d'opposer ce pouvoir miraculeux à un privilège plus grand, plus réel, plus réjouissant, celui de leur propre salut (v. 20). C'est ainsi que l'entend Hofmann. Dans ce cas il faut nécessairement lire avec les alex. : δέδωκα, je vous ai donné. « Si vous avez fait ces œuvres, c'est que je vous en ai donné le pouvoir. » Mais le ou, voici, s'oppose à ce sens ; car il annonce quelque chose de nouveau, propre à exciter la surprise. Meyer et Weiss lisent aussi le parfait δέδωκα ; mais ils lui donnent ce sens assez différent : « Le pouvoir que je vous ai donné, dépasse de beaucoup celui de faire les œuvres de guérison qui vous réjouissent tant. Vous ferez à l'avenir, par son moyen, des choses bien plus grandes, » celles décrites ensuite au v. 19. Ce sens est possible. Cependant je me demande si le ἰδού, voici, n'annonce pas quelque chose de plus nouveau encore, et si par conséquent la leçon byz. δίδωμι, je vous donne, n'est pas préférable ; en voici le sens : « Vous avez reçu déjà une puissance ; mais voici, je vous donne dès maintenant un pouvoir plus grand encore, celui de fouler aux pieds tous les agents de Satan et de remplacer ici-bas son règne par celui de Dieu. » Le passé δέδωκα est probablement dû à l'idée que Jésus voulait uniquement expliquer aux disciples les actes de puissance qui les avaient tant étonnés. - L'image des serpents et des scorpions est empruntée au Ps.91.13. Il ne s'agit plus seulement de possédés à délivrer ; les messagers de Christ vont se trouver bientôt exposés à une foule de moyens de nuire que Satan découvre soit dans la nature, soit dans la société humaine et qui sont représentés ici par ces animaux rusés et malfaisants. L'expression suivante plus générale : et sur toute puissance de l'ennemi, signifie : « et en général sur…, » et comprend, avec les moyens extérieurs, les moyens purement spirituels par lesquels Satan peut entraver l'œuvre des serviteurs de Jésus. Le ἐπί, sur, dépend non de πατεῖν, fouler, mais du substantif ἐξουσία, pouvoir. - Au milieu de tous ces agents diaboliques, intérieurs et extérieurs, le fidèle serviteur marche invulnérable aussi longtemps que son Maître est satisfait de son travail et a besoin de son ministère. Qu'on se rappelle l'emprisonnement de Pierre par Hérode, la vipère de Malte, l'ange de Satan qui soufflette Paul, etc. Dans Marc.16.18, nous trouvons la même promesse un peu différemment exprimée. - Il est peu naturel de faire de οὐδέν, rien, un objet de ἀδικήσῃ, en prenant δύναμις τοῦ ἐχθροῦ pour sujet ; οὐδέν est simplement le sujet. v. 20. Et pourtant les victoires sur Satan déjà remportées par eux et même celles bien plus grandes encore que Jésus leur promet, n'auraient aucun prix pour eux-mêmes, si elles ne reposaient sur leur état de salut personnel. On peut avoir chassé les démons et fait toute sorte de miracles au nom de Jésus sans posséder le salut ; comp. Matth.7.22-23. Que l'on pense à Judas ! Tout motif de joie tiré des œuvres faites, des succès remportés, s'évanouit dans ce cas. Les succès les plus magnifiques, les plus beaux mouvements d'éloquence, les temples remplis, les conversions par milliers, ne donnent réellement droit de se réjouir qu'à celui qui peut se dire certainement : Je suis sauvé. Il n'est donc pas besoin pour justifier cette parole d'ajouter un μᾶλλον, plutôt, après χαίρετε δέ, mais réjouissez-vous, comme le fait le T. R. avec un seul Mj. - Le πλήν, seulement, est destiné à réserver cette vérité, bien plus importante que le fait que Jésus a affirmé par une sorte de concession, v. 19. Au point de vue de la propre personne de l'ouvrier, ce sujet de joie est vraiment l'unique, car tout autre disparaît avec celui-là. - L'image d'un registre céleste dans lequel sont inscrits d'avance les noms des humains sauvés est fréquemment employée dans l'A. T. (Ex.32.32-33 ; Es.4.3 ; Dan.12.1). Elle est empruntée au fait de l'existence d'un registre dans lequel étaient inscrites toutes les familles israélites. Mais l'Ecriture rappelle souvent aussi qu'on peut être effacé de ce livre, emblème du décret divin (Ex.32.33 ; Jér.17.13 ; Ps.69.29 ; Apoc.22.19). Ainsi est maintenu le rôle de la liberté humaine à côté de celui de la prescience et de la vocation divines. - La leçon ἐνγέγραπται, est inscrit, a probablement été remplacée par le terme plus ordinaire ἐγράφη, a été écrit.
Verset 21-24 : La joie de Jésus.
Le caractère exceptionnel de ce moment dans la vie de Jésus ressort de cette détermination précise : En cette heure-là même. C'est l'heure qui vient d'être désignée comme celle où il a été rejoint par ses disciples et où il a entendu le récit de leurs expériences. Ces pêcheurs ignorants, ces simples campagnards, ces pauvres gens que les puissants et les savants de Jérusalem nomment « une maudite populace » (Jean.7.49), « la vermine de la terre » (selon l'expression rabbinique), ce sont donc là les instruments que Dieu lui donne pour renverser ici-bas le règne de Satan ! Peut-être Jésus s'était-il souvent posé cette question : Comment une œuvre qui n'obtient le concours d'aucun des hommes de savoir et d'autorité en Israël, réussira-t-elle ? Le succès de la mission des septante disciples vient de lui apporter la réponse divine : Les chétifs, voilà les humbles agents par lesquels Dieu a décidé d'accomplir la plus grande des œuvres. A la vue de cette dispensation si contraire aux prévisions humaines, mais si admirablement grande, Jésus reconnaît la sagesse du Père et se livre à un mouvement d'adoration.