Le parallélisme poétique est plus fortement marqué encore dans ces versets qu'auparavant ; c'est le signe de l'élévation croissante du sentiment. La plupart, des interprètes modernes (Bleek, Hofmann, Weiss, Keil, Schanz pensent que les six aoristes expriment la manière d'agir de Dieu dans son gouvernement en général. C'est probablement là le sens des paroles semblables dans le cantique d'Anne 1Sam.2.6-8. Mais l'événement célébré par cette femme était loin d'avoir une portée aussi décisive et universelle que celui qui remplit le cœur de Marie. La mère du Messie ne fait pas de vagues réflexions sur le mode du gouvernement divin. Elle est en face d'un fait qui absorbe sa pensée et elle décrit avec admiration les effets qu'il va produire. Ces effets, elle les énonce dans les aoristes de ces versets comme des faits déjà accomplis, parce que le principe en est posé dans le choix que Dieu a fait d'elle, la dernière des filles d'Israël, pour être la mère du Messie. Une pareille élection n'implique-t-elle pas le rejet de toutes les grandeurs humaines, la prédilection pour ce qui est abaissé ? L'œuvre messianique se présente donc dès le début avec un caractère bien marqué, qui en fait prévoir toutes les conséquences. On doit par conséquent traduire les aoristes par des passés. C'est ainsi que ce passage a été compris par Ewald, Bengel, de Wette, Meyer.
La première proposition du v. 51 pourrait s'appliquer à l'action de Dieu envers justes et méchants, pour élever les uns, abaisser les autres. Mais l'antithèse renfermée dans la proposition suivante conduit plutôt à prendre ces premiers mots dans un sens uniquement favorable. Marie veut parler de la manière dont Dieu agit envers ceux qui le craignent (v. 50) ; elle pense particulièrement à ce qu'il a fait en faveur de Zacharie et d'Elisabeth, puis d'elle-même. L'expression κράτος ποιεῖν, agir puissamment, est hébraïque (aca chaïl). Les LXX la traduisent par ποιεῖν δύναμιν (Ps.118.16). Luc se montre ici indépendant d'eux dans la traduction de son document araméen. - Au bien que Dieu fait aux justes correspond la ruine dont il frappe les méchants. Ceux-ci sont désignés comme les orgueilleux ; ὑπερήφανος, de ὑπὲρ φαίνομαι : « celui qui regarde les autres de haut. » Le datif διανοία, la pensée, détermine ὑπερηφάνους : « orgueilleux par la pensée de leur cœur ; » comp. le abiré leb, Ps.76.6. Καρδία, le cœur, désigne dans l'Ecriture le foyer de la vie instinctive, d'où partent les impulsions de la volonté, les mouvements inspirateurs de la pensée. - Ces orgueilleux qui bravent tout, Marie les contemple réunis en phalange serrée ; puis en un clin d'œil ils sont dispersés par le bras de Dieu. Pense-t-elle, dans ce verset et dans les suivants, comme le croit Reuss, aux païens orgueilleux qui opprimaient le faible Israël ? Mais Marie n'ignore pas que tout Israël n'appartient pas à la classe de ceux qui craignent Dieu (v. 50) et que le contraste entre les orgueilleux et les humbles se trouve même au sein de son peuple. Elle n'a pas été chaque année à Jérusalem sans reconnaître que les pharisiens et les saducéens sont loin d'être des humbles, de sorte que par les orgueilleux elle entend certainement tous ceux qui sont quelque chose à leurs propres yeux, Juifs ou païens.
Verset 52. Une seconde antithèse, celle des puissants et des petits. Il s'agit ici d'un contraste, non plus dans les sentiments, mais dans la position sociale. Naturellement, dans la pensée de Marie, l'un de ces contrastes se lie étroitement à l'autre. L'orgueil est le caractère des puissants, qui sont en même temps violents et disposés à abuser de leur force. L'abaissement de cœur est le trait naturel de ceux dont la position sociale est méprisée. Le Messie renversera cet état de choses : il abaissera les premiers et relèvera les seconds. L'élection de Marie en est le gage.
Verset 53. Un troisième contraste, celui de la richesse et de la pauvreté. Il faut se rappeler ici que, dans la pensée de Marie, à l'idée de richesse se joint, comme dans beaucoup de passages de l'A. T., celle d'une vie de jouissance et de bien-être égoïste, tout comme à l'idée de pauvreté se rattache celle de l'humilité du cœur. C'est là le sens bien connu du ani hébreu qui signifie à la fois pauvre et humble. - Les biens, dont Dieu comble les affamés, sont avant tout les biens du salut, mais du salut compris dans sa plénitude, comme état spirituel et temporel. Les biens dont il s'agit sont donc, avec le pardon et la sainteté, la gloire et la félicité. De même, le vide infligé aux riches désigne avant tout la privation des biens spirituels, puis, comme conséquence, celle des biens extérieurs qui seront le couronnement de la sainteté. On ne doit donc prendre ces expressions : puissants, petits, riches, pauvres, ni exclusivement dans le sens social, ni exclusivement dans le sens spirituel. Dans tous ces termes sont réunies les deux notions spirituelle et temporelle
Il faut remarquer la manière en laquelle sont placés les deux membres de chacun de ces trois contrastes. Ils ne sont point rangés symétriquement, de telle sorte qu'à chaque fois ce qui concerne les justes soit énoncé dans le premier membre et ce qui concerne les méchants, dans le second. Ce parallélisme trois fois répété eût donné à la marche de la pensée quelque chose de saccadé et une froide régularité à l'expression. A chaque fois le premier membre du nouveau contraste est homogène au second membre du précédent, ce qui correspond bien à l'ondulation naturelle du sentiment.
Après avoir atteint son apogée, le cantique reprend son allure calme et s'achève dans la contemplation sereine de la fidélité de Dieu à l'égard de ses promesses faites aux pères du peuple élu. C'est la quatrième strophe.