C'est ici une simple réflexion que Jésus énonce et qui se rattache à la dignité de lumière du monde qu'il s'était attribuée au commencement de cette scène (v. 5). Aussi le verbe εἶπεν, reste-t-il sans régime personnel, tel que : à eux. - La venue de Jésus a proprement pour but d'éclairer le monde ; mais, ce but ne pouvant être atteint chez tous, parce que tous ne veulent pas se laisser éclairer, elle a de plus un but secondaire c'est que ceux qui repoussent la lumière soient aveuglés par elle. - Il ne faut point voir dans le terme κρίμα, jugement, l'indication d'un acte judiciaire. Un pareil jugement avait été nié 3.17. Il s'agit d'un résultat moral de l'attitude prise par les hommes eux-mêmes au sujet de Jésus, mais résultat nécessaire et voulu d'en-haut (ἦλθον εἰς). - Le terme dans ce monde rappelle l'expression : lumière de ce monde (v. 5). - La plupart des interprètes (Calvin, Lücke, Meyer, etc.) donnent à l'expression : Ceux qui ne voient pas, un sens subjectif : « Ceux qui sentent et reconnaissent qu'ils ne voient pas. » Cette interprétation amoindrit arbitrairement le sens de l'expression employée par Jésus et ne convient point au contexte, puisque l'homme dont la guérison occasionne cette parole, ne sentait pas sa cécité plus que les autres aveugles, et que, spirituellement parlant, il ne se sentait pas seulement plus ignorant que d'autres, mais qu'il l'était en effet. Ceux qui ne voient pas sont donc des gens qui sont réellement plongés dans l'ignorance spirituelle. Ce sont ceux que les chefs eux-mêmes appellent 7.49 : cette multitude qui ne connaît point, la loi, les ignorants en Israël, ceux que Jésus désigne Matthieu 11.25 ; Luc 10.21, comme les petits enfants (νήπιοι) en les opposant aux sages et intelligents. Ceux qui voient sont par conséquent ceux qui dans tout ce chapitre, ont dit, en parlant d'eux-mêmes : Nous savons, les experts dans la loi, ceux que Jésus appelle, dans le passage cité : les sages et les intelligents (σοφοὶ καὶ συνετοί). Les premiers, n'ayant aucun savoir propre à sauvegarder, se livrent sans difficulté à la révélation de la vérité, tandis que les autres, ne voulant pas sacrifier leur propre savoir, se détournent de la révélation nouvelle, et comme nous venons de le voir dans ce chapitre, prétendent même anéantir les faits divins par leurs axiomes théologiques. Il résulte de là que les premiers sont immédiatement éclairés par les rayons du soleil qui se lève sur le monde, tandis que l'imparfaite lumière que possèdent les seconds se transforme en obscurité complète. - Il faut remarquer l'opposition délicate entre μὴ βλέποντες (ceux qui ne voient pas) dans le premier membre, qui désigne une vue non encore développée, et τυφλοί, aveugles, dans le second, qui désigne la cécité absolue résultant de la destruction de l'organe. Ce passage exprime donc la même pensée que cette parole de Jésus dans les synoptiques : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux petits enfants » (Matthieu 11.25 ; Luc 10.21). Meyer objecte que dans ce sens le voir ou ne pas voir se rapporterait à la loi et le devenir aveugle à l'Evangile, qu'il y aurait ainsi une duplicité de rapports inacceptable. Mais aux yeux de Jésus (comparez 5.25 et suiv.) la loi bien comprise et l'Evangile ne sont qu'une même lumière morale croissante. La connaissance de la loi devait conduire, si elle était sérieusement appliquée, à la reconnaissance de l'Evangile ; si celle-ci n'avait pas lieu, la loi elle-même couvrait la vue d'un impénétrable voile (2 Corinthiens 3.14-15).
Des pharisiens, qui se trouvaient en ce moment dans le cortège de Jésus, lui demandent ironiquement s'il les range aussi au nombre des aveugles, eux, les docteurs d'Israël. Je ne pense pas qu'ils distinguent strictement entre les non voyants et les aveugles du v. 39. Ils s'en tiennent à l'idée générale de cécité et demandent s'il la leur applique aussi.
La réplique de Jésus à ce sarcasme (v. 41) est d'un sérieux écrasant. Au lieu de les traiter d'aveugles, comme ils s'y attendaient sans doute, Jésus leur dit, au contraire : « Il serait à désirer pour vous que vous le fussiez ! » L'expression : Ceux qui ne voient pas, dans cette réponse, désigne, ceux qui n'ont pas les connaissances religieuses fournies par l'étude approfondie de la loi. Si ceux qui l'interrogent en ce moment eussent appartenu à la portion ignorante de la nation, leur incrédulité eût pu n'être qu'une affaire de surprise ou d'entraînement, quelque chose de semblable à ce péché contre le Fils de l'homme qui peut être pardonné dans ce siècle ou même dans l'autre. Mais telle n'est point leur position. Ils se sont emparés de la clef de la science (Luc 11.52) : ils possèdent la connaissance de la loi et des prophètes. C'est donc sciemment qu'ils rejettent le Messie : « Voilà le Fils, c'est l'héritier : venez, tuons-le, et l'héritage sera à nous. » Voilà la traduction exacte de leur sentiment. Leur incrédulité est le rejet de la vérité discernée ; et c'est là ce qui la rend impardonnable : ἁμαρτία μένει, leur péché demeure. - Weiss, Wahle donnent à ce dernier mot un sens un peu différent : le péché de l'incrédulité demeure chez eux parce que l'orgueil de leur propre science les empêche d'arriver à la foi. Mais l'expression de péché qui demeure a certainement un sens plus grave (3.36) : elle a trait au jugement divin. - Le sens de ce verset que nous venons d'exposer (comparez Luthardt, Weiss, etc.) me paraît plus naturel que celui de Calvin, Meyer et la plupart ; « Si vous sentiez votre ignorance, je pourrais vous en guérir ; mais vous vous vantez présomptueusement de votre savoir ; c'est pour cela que votre maladie reste incurable. » L'expression : Vous, vous dites (vous-mêmes dites), ne prouve rien en faveur de ce sens et contre le nôtre, comme le prétend Meyer. Ces mots en effet renferment une allusion à la question ironique des pharisiens (v. 40), par laquelle ils avaient nié leur aveuglement. Leur propre bouche avait ainsi témoigné que ce n'étaient pas les lumières qui leur avaient manqué. « Vous reconnaissez vous-mêmes, en disant à tout propos ; nous savons, que vous n'êtes pas de ceux qui ignorent les révélations préparatoires que Dieu a accordées à son peuple. Vous êtes donc sans excuse. »
Le rapport signalé ici entre les ignorants et les savants en Israël s'est reproduit en grand dans la relation entre les païens et les Juifs, et avec le même résultat. Le péché des païens, qui ont si longtemps persécuté l'Eglise, leur a été pardonné, tandis que le crime, consciemment commis par Israël, du rejet du Messie, pèse encore sur ce peuple. Jésus savait bien que ce jugement, auquel devait aboutir sa venue, embrassait le monde entier ; c'est pourquoi il dit au v. 39 : « Je suis venu dans ce monde, afin que… » On retrouvera le même sentiment au fond du morceau suivant. Comparez 10.3,4,16.
Deuxième section
Le discours suivant comprend trois paraboles : celle du berger (v. 1-6), celle de la porte (v. 7-10) et celle du bon berger (v. 11-18) ; le morceau se termine par une conclusion historique (v. 19-21).
Ce discours n'est point, comme ceux des ch. 5 et 6, le développement d'un thème relatif à la personne de Christ et fourni par le miracle qui avait précédé ; Jésus n'y explique point, à l'occasion de la guérison de l'aveugle-né, comment il est la lumière du monde (9.4). Mais il n'en est pas moins en relation étroite avec les faits racontés dans le chapitre précédent : il n'est, à proprement parler, que la reproduction de ces faits sous forme de parabole. L'irruption violente des voleurs dans la bergerie représente les procédés tyranniques des pharisiens dans la théocratie, procédés dont le ch. 9 venait d'offrir un échantillon ; l'attrait qu'exerce sur les brebis la voix du berger et la fidélité avec laquelle elles restent attachées à ses pas, rappellent la foi naïve et persévérante de l'aveugle : enfin la conduite pleine de tendresse de Jésus envers cet homme maltraité et outragé se retrouve dans le tableau du bon berger intervenant en faveur de ses brebis.
Ces trois paraboles forment trois tableaux gradués. A l'occasion de l'expulsion violente de l'aveugle-né, Jésus voit le vrai troupeau messianique se dégager de l'ancienne communauté Israélite et se grouper autour de lui ; c'est le premier tableau, v. 1-6. Puis il décrit les glorieuses prérogatives dont jouira par son moyen le troupeau une fois formé, en opposition au sort cruel qui est réservé à l'ancien troupeau, resté sous la direction égoïste et malfaisante de ses chefs actuels ; c'est le second tableau, v. 7-10. Enfin il met au grand jour le sentiment qui est l'âme de son ministère messianique : l'amour désintéressé du troupeau, en opposition à l'esprit mercenaire des bergers antérieurs ; c'est le troisième tableau, v. 11-18. On voit qu'il n'y a rien de vague et de banal dans ces peintures. Elles sont le fidèle reflet de l'état des choses au moment même où parlait Jésus. - Ainsi trois idées :
- la manière dont le Messie forme son troupeau ;
- la manière dont il le paît ;
- le mobile qui le presse d'agir de la sorte ;
et à chaque fois, comme contraste, la peinture du ministère opposé au sien, tel que la théocratie en offrait alors l'exemple.
I. Le berger : v. 1 à 6