De ce qu'Abraham avait vu Jésus, il paraissait résulter que Jésus devait avoir vu Abraham. La question des Juifs est l'expression d'une surprise indignée. - Le chiffre cinquante est un chiffre rond ; cinquante ans désigne la clôture de l'âge viril. Comparez Nombres 4.3,39 ; 8.24-25. Le sens est : « Tu n'es pas encore vieillard. » Il n'y a rien à conclure de là quant à l'âge réel de Jésus, puisque dix ou vingt années de plus, dans ce cas, ne changeaient rien à la chose. - « Je ne suis pas seulement son contemporain, répond Jésus, mais j'existe même antérieurement à lui. » La formule amen, amen, annonce la grandeur de cette révélation sur sa personne. Par les termes γενέσθαι, devînt et εἰμί, je suis, Jésus oppose, comme le dit Weiss, son existence éternelle au commencement historique de l'existence d'Abraham. Devenir, c'est passer du néant à l'être ; εἰμί, je suis, désigne un mode d'existence qui n'est point dû à une semblable transition. Jésus va plus loin ; il dit, non j'étais, mais je suis. Par là il s'attribue non une simple priorité par rapport à Abraham, ce qui serait encore compatible avec l'intuition arienne de la personne de Christ, mais l'existence dans l'ordre absolu, éternel, divin. Cette parole rappelle celle du Psaume 90.2 : « Avant que les montagnes fussent nées et que tu eusses fondé la terre, d'éternité en éternité, tu es, ô Dieu ! » Sans doute l'éternité ne doit pas être considérée comme proprement antérieure au temps. Le terme πρίν, avant que, exprime par une image symbolique, puisée dans la conscience humaine de Jésus, le rapport de dépendance du temps à l'éternité qui ne devient intelligible à l'esprit de l'homme que sous cette forme de la succession. - On ne pense plus à recourir aujourd'hui aux explications forcées, proposées jadis par divers commentateurs tels que Socin et Paulus : « Je suis, en tant que Messie promis, antérieur à Abraham. » ou les auteurs du catéchisme socinien : « Avant qu'Abraham puisse justifier son nom d'Abraham (père d'une multitude, par la foule des païens qui seront un jour convertis), je suis votre Messie, à vous, Juifs. » Scholten lui-même reconnaît (p. 97 et suiv.) l'insuffisance de ces tentatives exégétiques. D'après lui, il faudrait sous-entendre un attribut de εἰμί ; ce serait ὁ χριστός, le Messie. Mais l'antithèse de εἶναι et γίνεσθαι (d'être et de devenir) ne permet pas de donner au premier de ces termes un sens autre que celui-ci d'exister. D'ailleurs il s'agit de répondre à cette question : As-tu donc vu Abraham ? La réponse, comprise comme le veut Scholten, serait sans rapport avec la question. Le socinien Crell et de Wette entendent : « J'existe dans l'intelligence ou dans le plan divin. » Beyschlag va un peu plus loin : Jésus voudrait dire qu'en lui se réalise ici-bas un principe éternel, divin, mais impersonnel, l'image de Dieu. Mais cette image impersonnelle de Dieu ne pouvant exister que dans l'entendement divin, cela revient au fond à l'explication de de Wette. A cette explication d'un idéal impersonnel, s'opposent trois choses :
- le ἐγώ, moi, qui prouve que cet être éternel est personnel ;
- le parallèle avec Abraham : on ne peut mettre en parallèle un principe impersonnel avec une personne, surtout quand il s'agit d'un rapport d'antériorité ;
- comment l'idée d'un principe purement impersonnel répondrait-elle à l'objection des Juifs : Tu as donc vu Abraham ?
Et pourtant, si cette parole ne satisfaisait pas au postulat des Juifs, elle n'était plus qu'une ridicule jactance[1]. - Cette déclaration a le caractère de la plus haute solennité. C'est certainement l'une de celles auxquelles Jean a emprunté l'idée fondamentale des premiers versets du prologue. Elle porte en elle la garantie de son authenticité, d'abord par sa concision frappante, ensuite par son sens même. Quel historien prêterait gratuitement à son héros une parole propre à le faire taxer de fou ? On demandera sans doute comment Jésus peut tirer de sa conscience humaine une parole qui la transcende si absolument. Cette conception, il l'a puisée dans la révélation de son Père, quand celui-ci lui a dit : « Tu es mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis tout mon bon plaisir. » Il y a là un fait qui est analogue à celui qui s'accomplit dans la conscience du croyant quand il reçoit par l'Esprit le témoignage qu'il est enfant de Dieu (Romains 8.16).
Notes
[1] Beyschlag lui-même l'a senti ; il a eu recours dès lors à un autre expédient, celui qu'a proposé Weizsäcker : la distinction entre deux théologies juxtaposées dans notre évangile, celle de Jésus lui-même et celle de l'évangéliste (à laquelle seule appartiendrait l'idée de la préexistence). Mais il n'est pas aisé de comprendre comment à ce point de vue on peut défendre encore l'authenticité du IVe évangile, comme le fait Beyschlag (comparez sur cette question ⇒).