La lumière ne parvient point à percer dans ce milieu juif, parce qu'il est soumis à un principe ténébreux. - Ὑμεῖς, vous, est fortement accentué : « Vous, qui vous targuez d'avoir Dieu pour père. » Grotius a fait de τοῦ διαβόλου, du diable, le complément de πατρός, en prenant le premier mot dans un sens collectif : le père des démons. Hilgenfeld, partant de la même construction grammaticale, surprend ici l'évangéliste en flagrant délit de gnosticisme. Ce père du diable, serait, selon ce savant, le démiurge des gnostiques ; en d'autres termes, le créateur de ce monde matériel, le Dieu des Juifs, qui serait désigné ici comme le père de Satan, conformément à la doctrine des Ophites chez Irénée[1]. Jésus dirait ainsi aux Juifs, non : « Vous êtes les fils du diable, » mais : « Vous êtes les fils du père du diable, » c'est-à-dire les frères de ce dernier. Mais où trouver dans les Ecritures un mot sur la personne du père du diable ? Et comment, à supposer que ce père du diable fût le Dieu des Juifs, Jésus aurait-il appelé ce Dieu des Juifs son propre père (« la maison de mon Père, » 2.16) ? Enfin il suffit de comparer 1 Jean 3.10 pour comprendre qu'il appelle les Juifs, non les frères, mais les fils du diable. Le sens littéral est celui-ci : « Vous êtes fils du père qui est le diable, et nullement, comme vous le pensez, de cet autre père qui est Dieu. »
Les passions déréglées (ἐπιθυμίαι) dont ce père est animé et qu'il leur communique, sont dévoilées dans la seconde partie du verset : ce sont, d'abord, la haine de l'homme, puis l'horreur de la vérité ; précisément les tendances que Jésus venait de reprocher aux Juifs (v. 40). Le verbe θέλετε, vous voulez, vous vous empressez (5.35), est contraire au principe fataliste que Hilgenfeld attribue à Jean : il exprime l'assentiment volontaire, l'abondance de sympathie avec laquelle ils se mettent à l'œuvre pour réaliser les aspirations de leur père. Le premier de ces appétits diaboliques est la soif du sang humain. Plusieurs interprètes anciens et modernes (Cyrille, Nitzsch, Lücke, de Wette, Reuss) expliquent le mot ἀνθρωποκτόνος, homicide, par une allusion au meurtre d'Abel. Comparez 1 Jean 3.12,15 : « Ne faisant pas comme Caïn, qui était du malin et qui tua son frère… Quiconque hait son frère, est meurtrier. » Mais l'Ecriture n'attribue pas au démon une part dans ce crime, et la relation que Jésus établit ici entre la haine meurtrière de Satan et son caractère de menteur, conduit plutôt à rapporter le mot homicide à la séduction du paradis par laquelle Satan a fait tomber l'homme sous le joug du péché et par là de la mort. En le séparant ainsi de Dieu, par le mensonge, il l'a voué à la ruine spirituelle et physique. L'expression : dès le commencement, s'explique beaucoup plus rigoureusement dans ce sens. Le sens d'ἀρχή, commencement, ne diffère de celui de ce mot 1.1, qu'en ce qu'il s'agit ici du commencement de l'humanité, là du commencement de l'univers. Quant à la citation de 1 Jean, elle ne prouve rien en faveur de l'allusion à Caïn : car son acte y est mentionné comme premier exemple de la haine d'un homme contre son frère. - Lorsqu'au v. 40 Jésus disait : « Vous cherchez à me faire périr, moi, un homme, » il avait déjà dans sa pensée l'idée de cette haine homicide exprimée par le mot ἀνθρωποκτόνος. - D'où provenait cette haine de Satan contre l'homme ? Sans doute de ce qu'il avait discerné en lui l'organe futur de la vérité divine et le destructeur de ses mensonges. Ainsi se lient ces deux traits de son caractère : haine de l'homme et hostilité contre la vérité. Et l'on comprend comment cette double haine devait se concentrer au plus haut degré sur Jésus, en qui se réalisait enfin parfaitement l'idée de l'homme, et de l'homme comme organe de la vérité divine. Plusieurs interprètes anciens et modernes ont appliqué l'expression ἐν ἀληθείᾳ οὐκ ἕστηκεν à la chute du diable. Vg. : in veritate non stetit ; Arnaud : il ne s'est point tenu dans la vérité ; Ostervald : il n'a point persisté dans… Mais le parfait ἕστηκα ne signifie pas : est demeuré dans ; son sens est, dans le grec sacré comme dans le grec classique : « je me suis placé là et j'y suis. » Jésus ne veut donc pas dire que le diable a quitté le domaine de la vérité, où il aurait été primitivement placé par Dieu, mais plutôt qu'il ne s'y trouve pas, ou plus exactement qu'il n'y a pas pris place et que par conséquent il n'y est pas[2]. Le domaine de la vérité est celui de l'essence réelle des choses, clairement reconnue et affirmée, la sainteté. Et pourquoi ne vit-il pas dans ce domaine ? Parce que, ajoute Jésus, il n'y a pas de vérité en lui. Il lui manque la vérité intérieure, la vérité dans le sens subjectif, cette droiture de la volonté, qui aspire à la réalité divine. Il faut remarquer, dans cette dernière proposition, l'absence d'article devant le mot ἀληθεία, vérité : Satan est privé de la vérité parce qu'il manque de vérité. On ne peut demeurer dans la vérité (objectivement parlant), dans celle que Dieu révèle, que quand on la veut sincèrement. Le ὅτι, parce que, est le pendant de celui du v. 43. Tels fils, tel père : des deux parts, on vit et on travaille dans le faux, parce qu'on est faux.
Ce que Jésus vient d'exposer sous forme négative, il le reproduit sous forme positive dans la seconde partie du verset. Ne voulant rien puiser dans la vérité divine, Satan est réduit à tirer tout ce qu'il dit de son propre fonds, c'est-à-dire du néant de sa propre subjectivité ; car la créature, séparée de Dieu, est incapable de posséder et de créer rien de réel. Mentir est donc, dans cet état, son langage naturel, aussi bien que dire la vérité est le langage naturel de Jésus (v. 38) dans la communion où il vit avec Dieu. - ἐκ τῶν ἰδίων, de son propre fonds, caractérise admirablement cette faculté créatrice d'un être séparé de Dieu, qui est capable de produire quelque chose sans doute, même de grandes œuvres parfois, et de prononcer de grandes paroles, mais dont les créations, dans la mesure où il crée hors de Dieu, ne sont jamais qu'une vaine fantasmagorie. - Le mot ψεύστης, menteur, reproduit l'idée : Il n'y a pas en lui de vérité. Dans l'expression :« Il est menteur, et aussi son père, » il ne faut pas faire du mot son père un second sujet de est, comme si encore ici il s'agissait du père du diable (Hilgenfeld). Le mot : et son père, est attribut : « il est menteur et le père du…. » Autrement il eût fallu : ὅτι αὐτος ψεύστης ἐστὶ καὶ ὁ πατὴρ αὐτοῦ. Seulement on peut se demander à quel substantif il faut rapporter le pronom αὐτοῦ (son) : au mot ψεύστης, menteur, ou au mot ψεῦδος, mensonge, dans la proposition précédente ? Je crois, avec Lücke, Meyer et d'autres, que le contexte décide en faveur de la première construction. Car il s'agit ici, non de l'origine du mensonge en général, mais spécialement de la filiation morale des individus menteurs que Jésus a devant lui (v. 40 et 44)[3]. Weiss objecte que dans l'expression : « il est menteur, » le mot menteur est employé dans le sens générique. Il est vrai ; mais on peut bien en tirer la notion d'un substantif concret. Dans les deux sens, il y a une légère incorrection grammaticale. - La théorie de l'accommodation, au moyen de laquelle on cherche souvent à atténuer la valeur des déclarations de Jésus sur l'existence personnelle de Satan, peut avoir quelque apparence lorsqu'on l'applique à ses entretiens avec les démoniaques. Mais ici c'est tout à fait spontanément que Jésus donne cet enseignement sur la personne, le caractère et le rôle de cet être mystérieux. Si saint Augustin, et à son exemple les interprètes catholiques et plusieurs modernes, ont eu le tort de voir dans l'expression οὐκ ἕστηκεν l'indication de la chute du diable, Frommann et Reuss ne sont pas moins dans le faux en trouvant dans notre passage l'idée d'un principe éternel du mal. Le terme ἕστηκεν exprime, comme dit Meyer, le fait actuel : « Ce passage énonce la mauvaise situation morale du diable, telle qu'elle est, sans rien enseigner sur l'origine de cet état… » « Mais, ajoute-t-il, la chute du diable est nécessairement supposée par cette parole. » Je crois même qu'il faut faire un pas de plus. Le parfait ἕστηκα, tout en désignant l'état présent, implique la notion d'un acte passé auquel est dû cet état ; non dans ce cas, si je ne fais erreur, l'idée d'une chute hors de la vérité déjà connue, mais celle d'un refus d'entrer dans la vérité révélée, afin d'y prendre pied et de s'y soumettre. Tout être libre est appelé, à un moment de son existence, à sacrifier volontairement son autonomie naturelle et à subordonner son moi à la manifestation du bien, à la vérité dévoilée, c'est-à-dire à Dieu qui se révèle. C'est là l'épreuve décisive à laquelle n'échappe ni l'ange ni l'homme. Le refus de cette annulation volontaire de soi-même en présence de la révélation du bien, du bien parfait, de Dieu, - c'est le mal sous sa forme première (simplement négative). L'affirmation exagérée du moi, le mal positif, en est le résultat immédiat. Ce refus d'abdiquer devant la vérité, pour sortir du moi et s'implanter en Dieu, - voilà la chute et du diable et de l'homme ; elle ne saurait être mieux formulée qu'en ces termes : « n'être pas dans la vérité, parce qu'on ne s'y est pas placé au moment voulu, celui de sa révélation. » - Jésus revient du père aux enfants : ils sont ennemis de la vérité, tout comme l'être malfaisant dont ils dépendent :
Notes
[1] Hilgenfeld : « Les Ophites envisageaient Jaldabaoth (le créateur du monde et le Dieu des Juifs), comme le père du serpent » (Einl., p. 725).
[2] Westcott explique la forme οὐκ au lieu de οὐχ devant ἕστηκεν, dans ℵ B D L N X etc., en faisant de ce verbe l'imparfait de στήκω (ἕστηκεν) ; comparez Romains 14.4, et ailleurs. Il estime que le contexte réclame un temps passé ; je ne le pense pas ; il s'agit de ce que le diable est et fait maintenant, et non d'une révélation sur ses origines.
[3] La leçon ὡς καί ou καθὼς (comme aussi son père), dans l'It. et chez quelques Pères, est une correction due aux gnostiques qui voulaient trouver ici, comme Hilgenfeld, la mention du père du diable. On ne pourrait admettre cette leçon qu'à la condition de lire auparavant ὅς ἄν (celui qui) au lieu de ὅταν (quand, chaque fois que), leçon qui a été en effet conjecturée par Lachmann ; c'est le sens que Westcott croit pouvoir donner, tout en suivant la leçon ordinaire et en reconnaissant la dureté de l'ellipse du sujet de λαλῇ (un homme quelconque) : « Quiconque dit le mensonge, parle de son propre fonds ; car il est menteur, comme aussi son père (le diable). » - Sur l'explication de Hilgenfeld, qui trouve de nouveau ici l'indication du père du diable, voir ⇒.