Jésus ne récuse point l'authenticité des registres civils en vertu desquels ses auditeurs affirment leur qualité d'enfants d'Abraham. Mais il allègue un fait moral qui anéantit la valeur de cette filiation dans le domaine spirituel et divin : c'est leur conduite envers lui et envers sa parole. Jésus emploie ici une méthode semblable à celle de Jean-Baptiste, Matthieu ch. 3, et à celle de Paul, Romains ch. 9. - En raison de la résistance qu'ils opposent à son enseignement, il s'adresse à eux comme à des gens déjà rentrés dans la solidarité de cette communauté Israélite qui aspire à se défaire de lui. De là ce reproche qu'on a trouvé si étrange (comparez les v. 31 et 32) : « Vous cherchez à me faire mourir. » Mais quoi de plus propre que l'annonce d'un pareil crime, à leur faire sentir la nécessité de rompre définitivement le lien qui les unissait encore à un peuple ainsi disposé ? Ce qui justifie cette assertion sévère de Jésus, c'est ce qu'il vient de constater en ce moment même de l'impression d'irritation produite chez eux par sa parole (v. 33). - Le mot χωρεῖν a deux sens principaux : l'un transitif, contenir (2.6), - ce sens n'est pas applicable ici, - l'autre intransitif : changer de place, avancer. Ce verbe s'applique dans ce sens à une eau qui coule, à un trait qui transperce, à une plante qui germe, à un corps qui en pénètre un autre, à un argent placé qui rend ses intérêts. Partant de ce second sens, plusieurs ont expliqué : « n'a pas en vous la place pour se développer, » ou : « n'a pas d'entrée, d'accès chez vous, (Ostervald, Rilliet). La première traduction n'est pas conforme à l'usage du mot χωρεῖν ; comparez 2 Corinthiens 6.12 ; il eût fallu : οὐ χωρεῖτε τὸν λόγον. Avec la seconde, ces mots ne s'appliqueraient pas à des gens qui ont déjà manifesté un commencement de foi. Il faut donc expliquer avec Meyer, Weiss, Keil : ne fait pas de progrès au-dedans de vous. La parole de Christ s'était heurtée chez eux, dès les premiers mots aux préjugés nationaux qu'ils partageaient avec leurs compatriotes, au cœur du Juif qu'ils n'avaient point encore dépouillé : semblable à la semence tombée dans le sol pierreux, elle avait avorté aussitôt après avoir commencé à germer. Voilà pourquoi Jésus leur avait dit dès le début : « Si vous demeurez. » Encore une fois, il n'y a donc pas incorrection dans le récit. Pour celui qui va jusqu'au fond des choses et qui juge des faits en se plaçant au point de vue de Jésus et de Jean lui-même, tout y est parfaitement lié et motivé.
Au v. 38, Jésus explique la résistance que rencontre en eux sa parole, par une dépendance morale où ils se trouvent et qui est d'une nature contraire à celle dans laquelle il vit lui-même. En parlant comme il le fait, il obéit au principe qui le domine : eux, en agissant comme ils le font, sont les instruments d'une puissance tout opposée. - Pour se décider entre les nombreuses variantes qu'offre le texte de ce verset, il est naturel de partir de ce principe : que les copistes auront cherché à conformer l'une à l'autre les deux propositions parallèles, plutôt qu'à introduire entre elles des différences. Si nous appliquons cette règle, nous arriverons au texte qui nous paraît aussi présenter le meilleur sens intrinsèque. C'est celui du Ms. K (sauf peut-être le pronom μου que lit ce Ms. dans la 1re proposition et que l'on peut retrancher, d'après le principe posé). Ce texte de K est celui que nous avons rendu dans la traduction[1]. - (L'expression : ce que j'ai, vu chez le Père, ne se rapporte pas, comme le pensent Meyer, Weiss et d'autres, à l'état de préexistence divine du Seigneur ; la proposition parallèle : ce que vous avez entendu de la part de votre Père, exclut cette explication. Car les deux faits comparés doivent être de nature homogène. Weiss allègue la différence introduite avec intention par le changement des verbes (voir, entendre). Mais le v. 40 et 5.30 prouvent qu'aucune intention de ce genre n'a provoqué cette différence d'expression. - Il s'agit ici d'un fait d'une incalculable portée dans toute vie humaine. Derrière les actes particuliers qui sont à la surface dans la vie de chaque homme, se cache un fond permanent et, si j'ose ainsi dire, une antériorité mystérieuse. Toute vie personnelle et libre communique dans ses profondeurs avec un infini de bien ou de mal, de lumière ou de ténèbres, qui pénètre dans notre intérieur et qui, une fois accueilli, se déploie dans nos œuvres (paroles ou actes). C'est là ce que Jésus représente ici sous l'image de la maison paternelle d'où nous sortons et où, comme un fils chez son père, nous puisons nos principes, nos démarches, nos habitudes : « On voit bien, à mon dire et à votre faire, de quelles maisons nous sortons, vous et moi. » Ce n'est pas tout : au fond de chacun de ces deux infinis, bon ou mauvais, avec lesquels nous sommes en relation incessante et dont nous nous faisons les agents, Jésus discerne un être personnel, une volonté dirigeante, le père de famille qui règne sur toute la maison (mon Père, votre père). C'est de lui que part de chaque côté l'initiative, qu'émanent les impulsions. Et comme le moteur est personnel, la dépendance où nous sommes placés vis-à-vis de lui est libre aussi, nullement fatale. Jésus cultive par sa fidélité sa communion avec le Père ; aussi trouve-t-il dans cette relation l'initiative de tout bien (« ce que j'ai vu » - le parfait : « ce que je suis ayant vu chez le Père »). Les Juifs, par leur esprit d'orgueil et d'hypocrisie, entretiennent en eux la relation avec le principe opposé, avec l'autre père ; aussi reçoivent-ils incessamment de lui les impulsions à toute espèce d'œuvres perverses (« ce que vous avez entendu »).
Le donc qui lie les deux propositions parallèles a certainement une teinte d'ironie, comme le reconnaît Meyer : « Vous êtes, en faisant le mal, conséquents au principe avec lequel vous communiquez, tout comme je le suis au mien en disant le bien. » Le retranchement du pronom μου après πατρί caractérise Dieu comme le seul Père, dans le vrai sens du mot. Le pronom singulier ὅ, ce que, dans le premier membre, convient à l'unité foncière et à la direction conséquente de la volonté du bien. Il n'y a là aucune vacillation, aucune contradiction. Le pronom pluriel ἅ, les choses que, caractérise au contraire la capricieuse inconséquence des velléités diaboliques. Ce contraste est en relation avec celui du parfait ἑώρακα et de l'aoriste ἠκούσατε : le premier désignant un homme qui est ce qu'il est par le fait d'avoir contemplé ; le second, une variété d'inspirations particulières et momentanées. Le choix des deux termes voir (Jésus) et entendre (les Juifs), pour désigner les deux genres de dépendance morale opposés, n'est pas moins significatif. La vue est le symbole d'une claire intuition, telle qu'elle n'est possible que dans le domaine de la lumière et de la révélation divines. « C'est dans ta lumière que nous voyons clair » (Psaume 36.10). Le terme : entendre de la part de, s'applique au contraire à de sourdes suggestions que la bouche perfide d'un imposteur murmure à l'oreille de ses agents. Le mal, c'est la nuit dans laquelle on entend, mais on ne voit pas. Il n'y a pas jusqu'au contraste des deux prépositions παρά (avec le datif), auprès de, et παρά (avec le génitif), de la part de, qui ne concoure à l'effet général de cette parole inépuisable : auprès de est en relation avec l'idée de vue, comme de la part de avec celle d'ouïe. - Si Jésus mentionne de son côté le parler (λαλεῖν) et du côté des Juifs le faire (ποιεῖν), c'est que son activité consistait essentiellement en ce moment dans ses témoignages et ses jugements, tandis que les Juifs lui répondaient par des mesures hostiles et des projets de meurtre (v. 37). Si l'on voulait donner avec Hengstenberg à ποιεῖτε, vous faites, le sens d'impératif, faites, il ne faudrait pas voir ici une invitation dans le genre de celle de 13.27 ; il faudrait plutôt rapporter le mot votre père à Dieu et voir là une exhortation sérieuse. Mais tout cela est contraire à la relation avec ce qui suit.
Notes
[1] Εγω ο εωρακα παρα τω πατρι λαλω. και υμεις ουν α ηκουσατε παρα του πατρος υμων ποιειτε.