Selon plusieurs interprètes modernes, ceux qui répondent ainsi à Jésus ne peuvent être les Juifs croyants du v. 30, d'autant plus que Jésus leur reproche au v. 37 de chercher à le faire mourir et les appelle plus loin enfants du diable. Lücke envisage donc les v. 30 à 32 comme une parenthèse et rattache le v. 33 à l'entretien précédent (v. 29). Luthardt pense qu'au milieu du groupe des gens bien disposés qui entourait Jésus, se trouvaient aussi des adversaires, et que ce furent ceux-ci qui en ce moment prirent la parole. D'autres donnent au verbe un sujet indéterminé : « On lui répondit. » Mais, dans tous ces sens, le récit de Jean serait singulièrement incorrect. En lisant le v. 33, on ne peut penser qu'aux croyants des v. 30 à 32. Nous verrons que les derniers mots du v. 37 ne permettent pas non plus une autre application. Ce n'était pas pour rien que l'évangéliste avait formé une alliance de mots aussi monstrueuse dans notre évangile que celle de Juifs croyants. Chez ces gens-là il y avait deux hommes : le croyant naissant - c'était à celui-là que Jésus adressait la promesse v. 31 et 32 - et le vieux Juif encore vivace : c'est celui-ci qui se sent froissé et qui répond avec hauteur (v. 33). Il y avait en effet un côté fort humiliant dans ce mot : vous rendra libres. C'était leur dire : Vous ne l'êtes pas. - En faisant ce pas en arrière, ils retombent dans la solidarité avec leur peuple, dont ils ne s'étaient que superficiellement et momentanément dégagés. La clef de tout ce passage se trouve déjà dans ces mots, 2.23-24 : « Et plusieurs à Jérusalem crurent en son nom… ; mais Jésus ne se fiait pas à eux. » Sous leur foi il discernait le fond juif non encore brisé et transformé. Pour que la promesse des v. 31 et 32 eût pu faire vibrer une corde dans leur cœur, il eût fallu chez eux quelques expériences semblables à celles que saint Paul décrit Romains ch. 7 : les angoisses d'une lutte sérieuse, mais impuissante, avec le péché. Jésus discernait bien cela, et voilà pourquoi il leur parlait, v. 31, de demeurer, c'est-à-dire de persévérer dans la soumission à sa parole. Il n'y a pas de confusion dans la narration de Jean : il faut plutôt en admirer la sainte délicatesse.
L'esclavage que nient les auditeurs de Jésus ne saurait être de nature politique. Leurs pères n'avaient-ils pas été esclaves au pays d'Egypte, asservis, dans le temps des Juges, à toutes sortes de peuples, puis soumis à la domination des. Chaldéens et des Perses ? N'étaient-ils pas eux-mêmes sous le joug des Romains ? Il est impossible de les supposer aveuglés par l'orgueil national au point d'oublier des faits si patents, comme l'admettent de Wette, Meyer, Reuss, etc. ; ce dernier dit : « Ils se placent au point de vue, non des faits matériels, mais de la théorie… On subissait la domination romaine…, mais en protestant. » Le : nous ne fûmes jamais, ne comporte pas cette explication. Hengstenberg, Luthardt, Keil, Wahle donnent à cette parole une portée toute spirituelle ; ils l'appliquent à la prépondérance religieuse que s'attribuaient les Juifs à l'égard de tous les autres peuples. C'est encore plus forcé. Les auditeurs de Jésus ne peuvent s'exprimer ainsi qu'au point de vue de la liberté civile, individuelle, dont ils jouissaient en tant que Juifs. De là la relation entre les deux assertions : « Nous sommes la postérité d'Abraham ; nous ne fûmes jamais esclaves. » Sauf une exception unique, spécialement prévue, la loi interdisait l'état d'esclavage pour tous les membres de la communauté israélite (Lévitique ch. 25). La dignité d'homme libre brillait au front de tout ce qui portait le nom d'enfant d'Abraham, ce qui assurément n'empêchait pas que des Juifs prisonniers ne pussent être vendus en esclavage chez les païens (en réponse à Keil). Il s'agit ici de Juifs habitant la Palestine, tels que ceux qui s'entretenaient avec Jésus. Ces Juifs, en entendant que c'était la vérité enseignée par Jésus qui devait faire cesser leur esclavage, n'avaient pu supposer que cette déclaration s'appliquât à l'affranchissement de la puissance romaine. Or, comme à côté de cette dépendance nationale ils ne connaissaient d'autre servitude que l'esclavage civil ou personnel, ils se récrient, prétendant que Jésus, en leur promettant la liberté, fait d'eux des esclaves. Ils changent en outrage la plus magnifique promesse ; « et, comme dit Stier, les voilà déjà au bout de leur foi ! » On voit si Jésus avait eu tort de ne pas se fier à cette foi-là !
Verset 34. Le génitif τῆς ἁμαρτίας, du péché, est omis par le Cantabrigiensis, la Syriaque du Sinaï, un document important de l'Itala ; sans ce complément, le sens est : « Il est esclave, vraiment esclave, tout en se croyant un homme libre ; » sens qui convient parfaitement. Si néanmoins on maintient, avec tous les autres documents, le complément : du péché, il faut entendre : « Il est esclave, je veux dire esclave du péché. » Le péché, auquel l'homme se livre d'abord librement, devient un maître, puis un tyran. Il finit par confisquer entièrement la volonté. Le passage Romains 6.16-18 offre une idée analogue à celle de cette parole. - Le participe présent ὁ ποιῶν, qui fait (le péché), réunit les deux notions d'acte et d'état : l'acte sort de l'état, puis l'affermit. C'est un esclavage dont l'individu est responsable, parce qu'il a lui-même concouru à le créer. Le génitif du péché (s'il est authentique) fait ressortir le caractère dégradant de cette dépendance ; la proposition suivante en montre la conséquence redoutable :