L'élévation du Fils de l'homme se rapporte avant tout à la mort de la croix ; c'est ce qui ressort de la seconde personne : vous aurez élevé. Mais Jésus ne pouvait espérer que la croix ferait par elle-même tomber les écailles des yeux des Juifs et leur arracherait cet aveu : C'est lui ! Elle ne pouvait produire cet effet qu'en devenant pour lui le marchepied du trône et le passage à la gloire. Le mot élever renferme donc ici la même amphibologie que 3.14, et la seconde du pluriel prend ainsi une teinte marquée d'ironie : « Lorsque, en me tuant, vous m'aurez mis sur le trône… » Le terme Fils de l'homme désigne cette apparence chétive qui actuellement est le motif de son rejet. La reconnaissance de Jésus ici prédite a eu lieu dans la conscience du peuple, quand, après l'envoi du Saint-Esprit, l'essence sainte et divine de sa personne, de son œuvre et de son enseignement a été manifestée en Israël par la prédication apostolique, par l'apparition de l'Eglise, puis enfin par le jugement qui a frappé Jérusalem et la nation. A cette vue, l'inintelligence a pris fin pour tous, bon gré mal gré, et s'est transformée en foi chez les uns, chez les autres en endurcissement volontaire. Cette reconnaissance ne cesse point de s'opérer en Israël par le spectacle du développement de l'Eglise ; elle aboutira à la conversion finale de ce peuple, lorsqu'il s'écriera tout d'une voix, comme dans un nouveau jour des Rameaux : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (Luc 13.35). Quelle dignité calme, quelle sereine majesté, dans ces mots : Alors vous connaîtrez… ! Ils rappellent, comme l'observe Hengstenberg, ces déclarations graves et menaçantes de Jéhova : « Mon œil n'aura plus compassion de toi…, et vous connaîtrez que je suis l'Éternel. » Ezéchiel 7.4. Comparez la même formule Ezéchiel 11.10 ; 12.20 ; Exode 10.2, etc. Weiss rapproche de cette parole celle de Jésus sur le signe de Jonas (Matthieu 12.39 et suiv.). Un parallèle plus frappant encore dans les synoptiques me paraît être cette parole adressée au sanhédrin, Matthieu 26.64 : « Vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel. » - Plusieurs interprètes prétendent que Jean eût dû écrire οὕτος, ainsi, au lieu de ταῦτα, ces choses. Mais la pensée est celle-ci : « et que je déclare ces choses (ταῦτα), que vous entendez, conformément à (καθώς) l'enseignement que j'ai reçu du Père. » L'expression est donc correcte. - Toute la fin du verset dépend de γνώσεσθε, vous connaîtrez. Jésus résume ici toutes ses affirmations précédentes, en les présentant par anticipation comme le contenu de cette reconnaissance future qu'il annonce : « Que c'est moi… ; » comparez v. 24. « Rien de moi-même, mais conformément aux… ; » comparez 7.16-17. Ce verset signifie donc : « Vous-mêmes direz alors amen ! à toutes ces déclarations que vous rejetez si légèrement à cette heure. » Il me paraît naturel de faire dépendre encore la première proposition du v. 29 du verbe : Vous connaîtrez ; elle résume les déclarations de 8.16-18. La proposition suivante reproduit ensuite très énergiquement (par asyndeton) cette dernière affirmation : est avec moi. En face du présent qui lui échappe, Jésus prend avec assurance possession de l'avenir : « Vous avez beau me rejeter, le Père n'en reste pas moins en intime communion avec moi, comme je vous l'ai dit, et il protégera mon œuvre. » On pourrait être tenté d'entendre les mots οὐκ ἀφῆκε dans ce sens : « En m'envoyant, il ne m'a pas laissé venir seul ici-bas ; il a voulu m'accompagner lui-même. » Ce serait bien le sens le plus simple de l'aoriste. Mais dans ce cas, comment comprendre ce qui suit : « Parce que je fais toujours ce qui lui est agréable ? » Hengstenberg, qui explique ainsi, a recours à la prescience divine : « Il ne m'a pas laissé venir seul, sachant bien que je lui serais fidèle en toutes choses. » Ce sens est évidemment forcé. Il faudra donc entendre l'aoriste ἀφῆκε dans le sens où nous le trouvons dans le passage Actes 14.17 : « Dieu ne s'est pas laissé lui-même sans témoignage. » « Dieu, dans aucun moment de ma carrière, ne m'a laissé marcher seul, parce que dans tous les moments il me voit faire ce qui lui plaît. » Un instant donc, un seul, où Jésus eût agi ou parlé de son chef, eût amené une rupture entre Dieu et lui ; Dieu se fût aussitôt retiré de Jésus lui-même, et cela dans la mesure où cette volonté propre se serait fixée chez lui. La dépendance volontaire et complète du Christ était la condition constante du concours du Père ; comparez les paroles 10.17 et 15.10 qui expriment au fond la même pensée. Assurément si l'évangéliste eût écrit son évangile pour exposer la théorie du Logos, il n'eût jamais mis cette parole dans la bouche de Jésus. Car elle semble la contredire directement La communion du Fils et du Père est envisagée ici comme reposant sur une condition purement morale. Mais on voit par là combien était réel le sentiment que Jésus avait de son existence vraiment humaine, et combien Jean lui-même a pris au sérieux l'humanité de son Maître. - τὰ ἀρεστά, ce qui lui est agréable, désigne la volonté du Père, non au point de vue des articles d'un code, mais dans ce qu'elle a de plus spirituel et de plus intime. En effet, ce terme n'exprime pas seulement le contenu du faire de Jésus, mais son mobile. Il faisait non seulement ce qui était agréable au Père, mais il le faisait parce que cela lui était agréable. - On constate par cette parole que Jésus avait conscience non seulement de n'avoir pas commis le moindre péché positif, mais encore de n'avoir pas négligé le moindre bien, et cela dans ses sentiments aussi bien que dans sa conduite extérieure.
C'est ici l'un des passages où l'on peut toucher du doigt ce fait, que les discours de Jésus dans le IVe évangile ne sont pas des compositions de l'écrivain, mais de réels discours du Christ.
- La communion avec Dieu qu'affirme Jésus ne peut être qu'un fait historique réel. Elle n'a pu être inventée par l'auteur. Si elle n'était pas dans l'expérience, elle ne serait pas dans la pensée.
- L'allusion à la loi juive (v. 17 et 18), pour justifier un fait d'une nature si intime, renferme une accommodation étonnante qui implique nécessairement le milieu historique dans lequel enseignait Jésus.
- La localité indiquée avec tant de précision au v. 20 témoigne d'un souvenir historique parfaitement précis ; autrement il y aurait là un trait de charlatanisme, qu'il serait impossible de concilier avec le sérieux du récit tout entier.
4. Moi et vous : nature incurable de l'incrédulité juive ; versets 30 à 59
Jésus, dans son second discours (v. 12 à 20), s'était attribué deux modes d'enseignement : le témoignage, par lequel il révèle son origine, sa mission, son œuvre, et le jugement, par lequel il dévoile l'état moral de ses auditeurs. C'est dans ce sens qu'il avait dit aussi, v. 26 : « J'ai encore beaucoup de choses à dire et de jugements à porter sur vous. » Ces sentences plus sévères que Jésus portait dans son cœur sur l'état moral de son peuple, nous les trouvons exprimées dans le premier morceau du discours suivant ; c'est le jugement, arrivant à son point culminant (v. 30 à 50) : Vous n'êtes pas libres, vous n'êtes pas enfants d'Abraham : vous n'êtes pas enfants de Dieu, mais du diable. Voilà les sentences sévères qu'amène graduellement l'entretien entre Jésus et ses auditeurs même les moins mal disposés. - La seconde partie est celle du témoignage. Jésus se redresse à sa plus grande hauteur : Il est le destructeur de la mort ; il est avant Abraham (v. 51 à 59).
1o Le jugement de Jésus sur Israël : v. 30 à 50.
Et d'abord son état d'esclavage, v. 30 à 36.