Jésus entre, du moins pour la forme, dans la pensée de ses adversaires (comme 7.16,28). Le droit mosaïque exigeait deux témoins, pour qu'un témoignage fût valable (Deutéronome 17.6 ; 19.15). Jésus montre que, dans les jugements qu'il prononce sur le monde (v. 16), aussi bien que dans les témoignages qu'il se rend (v. 18), il satisfait à cette règle : car le Père joint son témoignage au sien. Là où l'œil de la chair ne voit qu'un témoin, il y en a réellement deux. On rapporte en général ce témoignage du Père aux miracles, d'après 5.36. Mais la relation avec le v. 16 nous conduit à une explication beaucoup plus profonde. Jésus décrit ici un fait de sa vie intime, comme 5.30. La connaissance qu'il a de lui-même et de sa mission (v. 12) diffère essentiellement du phénomène psychologique qu'on appelle en philosophie le fait de conscience ; c'est dans la lumière de Dieu qu'il se contemple et se connaît lui-même. Voilà pourquoi son témoignage porte aux yeux de quiconque a un sens pour percevoir Dieu le sceau de cette divine autorité[1]. - Dans cette expression : votre loi, les adversaires de l'authenticité ont trouvé une preuve de l'origine païenne de l'auteur (Baur). Reuss l'expliquait précédemment par l'esprit de notre évangile qui n'aboutit à rien moins qu'à « un abaissement, et presque à une dégradation de l'ancienne économie. » Nous avons pu juger par la fin du ch. 5 de ce que valent ces assertions. Weiss, Keil, Reuss lui-même voient dans ce votre une accommodation : « Cette loi sur laquelle vous vous appuyez en ce moment pour me condamner. » Je crois plutôt, malgré ce que disent Weiss et Keil, que Jésus, en s'exprimant ainsi, est inspiré par le sentiment de la position exceptionnelle qu'il revendique dans tout ce morceau. Comme il ne dit nulle part : notre Père (pas même dans l'allocution de l'oraison dominicale), mais : votre Père (Matthieu 5.16,45, 48 ; 6.8,15,32, etc.), ou, quand il veut exprimer la paternité divine à la fois par rapport à lui et à nous : « Mon Père et votre Père » (20.17), parce que Dieu n'est pas son Père dans le sens où il est le nôtre, il ne peut pas non plus dire notre loi, en réunissant sous une même épithète sa relation et celle des Juifs avec l'institution mosaïque. Qui ne sent qu'il n'eût pu, sans déroger, dire 7.19 : « Moïse ne nous a-t-il pas donné la loi ? » Jésus se sait infiniment élevé au-dessus de tout le régime judaïque. Sa soumission à la loi a été complète sans doute, mais libre ; car sa vie morale ne dépendait pas de la relation avec une ordonnance extérieure. - Le mot hommes ne se trouve pas dans le texte hébreu : ce terme, quoi qu'en dise Weiss, doit avoir été ajouté avec intention ; il est inspiré par le contraste entre les témoins humains que réclamait la loi et le témoin divin que Jésus fait intervenir ici (le Père qui m'a envoyé). Sous cette forme juridique Jésus exprime au fond la même pensée que lorsqu'il parlait au v. 16 de la certitude interne de son propre témoignage. L'idée de tout ce morceau est celle-ci : « Vous réclamez un garant de ce que je dis de moi et de vous ; le voici : c'est en Dieu que je me connais et que je m'affirme, comme c'est en lui que je vous connais et que je vous juge. » Et c'est en vertu de cette lumière divine qui luit dans son intérieur et par laquelle il connaît aussi les autres, qu'il est là comme la lumière du monde (v. 12). Un fait aussi spirituel pouvait difficilement être compris de tout le monde : de là la suite :
Notes
[1] Une anecdote expliquera peut-être cette parole de Jésus mieux que tout commentaire. Vers 1660, Hedinger, chapelain du duc de Wurtemberg, se permit de censurer, en particulier d'abord, puis en public, son souverain pour une faute grave. Celui-ci, furieux, l'envoya quérir, résolu qu'il était de le maltraiter. Hedinger, fortifié par la prière, se rendit auprès du prince portant sur sa figure l'expression de la paix de Dieu et dans son cœur le sentiment de sa présence. Après l'avoir considéré, le prince lui dit : « Hedinger, pourquoi n'êtes-vous pas venu seul, comme je vous l'avais ordonné ? - Je suis seul, Monseigneur. - Non, vous n'êtes pas seul. - Que Votre Altesse me pardonne ; mais je suis seul. » Le duc persistant avec une agitation croissante, Hedinger lui dit : « Certainement, Votre Altesse, je suis venu seul ; mais s'il a plu à mon Dieu d'envoyer un ange avec moi, c'est ce que je ne saurais dire. » Le duc le congédia sans avoir mis la main sur lui. La communion vivante de ce serviteur de Dieu avec son Dieu était un fait sensible, même pour celui que la passion exaspérait.