L'objection des pharisiens, v. 13, renfermait un jugement sur Jésus. Ils le traitaient comme un homme ordinaire, comme un pécheur, semblable à eux tous. Ils l'accusaient de se surtaxer lui-même dans les témoignages qu'il se rendait. C'est à quoi se rapporte ce reproche : « Vous, vous jugez selon la chair. » Il ne faut pas confondre κατὰ τὴν σάρκα, « d'après la chair, » avec κατὰ σάρκα, charnellement. La chair n'est pas ici le voile étendu sur les yeux de celui qui juge faussement (l'esprit ou le sens charnel) ; c'est plutôt, d'après l'article τήν, l'apparence infirme de celui qui est l'objet du jugement, en raison de laquelle, au premier coup d'œil, il ne se distingue en rien des autres hommes. Cependant le premier sens est compris dans le second, car avec un cœur moins charnel les Juifs eussent discerné en Jésus, sous l'enveloppe de la chair, un être d'une nature supérieure et lui eussent accordé, au sein de l'humanité, une place à part. - Cette appréciation superficielle dont Jésus se voit l'objet de leur part, réveille chez lui le sentiment d'un contraste. Tandis que ces aveugles se permettent de l'apprécier, lui, avec une parfaite confiance en leurs propres lumières, lui, la lumière incarnée, il ne juge personne. Ainsi, ceux qui ignorent se permettent de juger, tandis que celui qui sait se refuse ce droit. Et cependant, on ne saurait le nier, Jésus juge aussi ; il le déclare lui-même au v. 19. On s'est donné beaucoup de peine pour expliquer cette contradiction. On a paraphrasé le mot personne dans ce sens : « Personne, selon les apparences extérieures » (la chair) : ainsi Cyrille, Stier, Wahle. Ou, ce qui revient au même : « Personne… comme vous me jugez » (Lücke). Ou bien : « Personne maintenant, en opposition au jugement à venir » (Augustin, Chrysostome)
[1]. Mais dans ces sens on ajoute ce qui n'est pas dit. Ou, sans ellipse et dans le sens de 3.17 : « Le but principal de ma venue, c'est de sauver ; et s'il m'arrive exceptionnellement de juger, c'est seulement à l'égard de ceux qui ne veulent pas se laisser sauver » (Calvin, Meyer, Astié, Luthardt, Weiss, Keil, Westcott, avec diverses nuances). Mais l'idée de ces jugements exceptionnels est précisément exclue par le οὐδένα, personne, du v. 15. Reuss applique ici 3.18 : « Personne, parce que ceux qui sont jugés, se sont jugés eux-mêmes. » Mais comment alors expliquer le : Et si je juge ? - A tous ces sens je préfère celui de Storr, qui traduit ἐγώ, moi, dans le sens de moi seul. Comparez le v. 26. Ce que Jésus reproche aux Juifs, c'est de se croire compétents pour le juger par eux-mêmes et d'après leurs propres lumières (ὑμεῖς, vous). « Moi, voudrait dire Jésus, en tant que livré à moi-même, réduit à ma propre individualité humaine, je ne me permets rien de semblable ; comme tel je ne juge personne. » C'est la même pensée, sous forme négative, que 5.30, sous forme affirmative : « Comme j'entends, je juge. » L'accent serait sur le pronom ἐγώ, moi, que sa position dans la phrase fait en effet ressortir. Et Jésus pourrait ainsi ajouter sans se contredire, v. 16 : « Et si pourtant il m'arrive de juger. » Car alors, ce n'est pas réellement lui qui juge, puisqu'il ne fait qu'énoncer les sentences qu'il a entendues de son Père. Je reviens ainsi au sens que j'avais adopté précédemment (1re et 2me éd.). - La leçon reçue ἀληθής, digne de foi, est mieux appropriée à ce contexte que la variante de quelques alex. et gréco-lat. ἀληθινή. Jésus n'a point l'intention de dire que, dans ces cas-là, la sentence qu'il porte est une réelle sentence, mais qu'elle est une sentence vraie, à laquelle on peut se fier. Par là il revient à l'idée d'où il était parti, la vérité de son témoignage sur lui-même, et à la question de forme qu'on lui avait posée. Il confirme la réponse qu'il vient de donner par un article du code :
Notes
[1] Hilgenfeld (Einleit., p. 728) va même jusqu'à conclure de ce verset que « le IVe évangile rejette tout jugement extérieur » et que d'après lui « le règne de l'Esprit aboutit directement au dernier jour. » Ces conséquences sont arbitraires et mettent l'auteur en contradiction avec lui-même (5.27-29).