Les interprètes reconnaissent presque tous aujourd'hui que le dernier jour de la fête n'est pas le septième, que rien ne distinguait des autres, mais le huitième, que signalaient certains rites particuliers. Sans doute, Deutéronome 16.13, il n'est parlé que de sept jours de fête. Il en est de même Nombres 29.12 ; mais dans ce passage se trouve, au v. 35, cette indication supplémentaire : « Et, au huitième jour, vous aurez une assemblée solennelle, et vous ne ferez aucun travail ; » ce qui concorde avec Lévitique 23.36 et Néhémie 8.18 : « Ainsi on célébra la fête solennelle pendant sept jours, et il y eut une assemblée solennelle au huitième jour, comme il était ordonné, » aussi bien qu'avec Josèphe (Antiq., III, 10, 4 : « Célébrant la fête pendant huit jours »), 2 Maccabées 10.7 et les rapports des rabbins. Les deux manières de compter s'expliquent facilement : la vie sous la tente durait sept jours, et le huitième le peuple rentrait dans ses demeures. Probablement, dans ce retour, on voyait selon l'ingénieuse supposition de Lange de l'entrée et de l'établissement du peuple dans la terre de Canaan. Philon voit dans ce huitième jour la clôture solennelle de toutes les fêtes de l'année. Josèphe l'appelle également : « la conclusion sainte de l'année » (συμπέρασμα τοῦ ἐνιαυτοῦ ἁγιώτερον). Ce jour était sanctifié par une assemblée solennelle et par le repos sabbatique ; le peuple entier, abandonnant ses tentes de feuillage, se rendait processionnellement dans le temple et de là chacun rentrait dans sa maison. Le traité Succa appelle ce jour « le dernier et bon jour. » - Le δέ indique une progression : le récit passe à quelque chose de plus grand. Les termes εἱστηκει (plus-que-parfait dans le sens d'imparfait) et ἔκραξε, cria, désignent une attitude plus solennelle et un son de voix plus élevé que d'ordinaire. Le plus souvent, Jésus enseignait assis ; cette fois, paraît-il, il se tenait debout. Il va s'appliquer à lui-même l'un des symboles messianiques les plus remarquables entre tous ceux que renfermait l'histoire nationale. - Il est difficile d'admettre avec Reuss que l'image dont il se sert en ce moment solennel ne lui soit pas inspirée par quelque circonstance de la fête. Aussi presque tous les commentateurs pensent-ils qu'il fait allusion à la libation qui se célébrait chaque matin de la semaine sacrée. Conduit par un prêtre, tout le peuple, après le sacrifice, descendait du temple à la source de Siloé ; le prêtre remplissait à cette source, célébrée déjà par les prophètes, une cruche d'or, et la rapportait dans le parvis au milieu des cris de joie de la multitude et au son des cymbales et des trompettes. L'allégresse était si grande que les rabbins avaient coutume de dire que celui qui n'avait pas assisté à cette cérémonie et aux autres semblables qui distinguaient cette fête, ne savait pas ce que c'est que la joie. De retour dans le temple, le prêtre montait sur l'autel des holocaustes ; le peuple lui criait : « Elève ta main ! » et il accomplissait la libation, versant à l'occident la cruche d'or, à l'orient une coupe remplie de vin, dans deux vases d'argent percés de trous. Pendant la libation, le peuple chantait, toujours au bruit des cymbales et des trompettes, les paroles Esaïe 12.3 : « Vous puiserez des eaux avec joie à la source du salut, » paroles auxquelles la tradition rabbinique attribuait tout spécialement une signification messianique. Il peut donc paraître vraisemblable que Jésus fait allusion à ce rite. On objecte sans doute que, d'après Rabbi Juda, cette libation ne se célébrait pas le huitième jour. Mais même s'il en était ainsi, Lange observe judicieusement que c'était justement le vide produit par l'omission de cette cérémonie en ce jour-là qui devait provoquer ce témoignage destiné à le combler. Cette manière d'agir valait bien mieux que celle de créer une sorte de concurrence au rite sacré, dans le moment même où il se serait accompli comme les jours précédents au milieu d'une étourdissante allégresse. Cependant nous avons contre ce rapport de la parole de Jésus à la libation rituelle une raison plus sérieuse à alléguer. Serait-il bien digne de Jésus de prendre pour point de départ d'un témoignage aussi important que celui qu'il va rendre, une cérémonie tout humaine ? Qu'était-ce que ce rite ? Un emblème imaginé par les prêtres pour rappeler l'un des grands miracles théocratiques accomplis au désert, l'effusion de l'eau du rocher. Or, pourquoi Jésus, au lieu de penser à l'emblème humainement institué, ne serait-il pas remonté jusqu'au bienfait divin lui-même, que le rite servait à rappeler ? La parole qu'il prononce est en relation bien plus directe encore avec le miracle qu'avec la cérémonie. Dans celle-ci il n'était point question de boire, mais seulement de puiser et de verser l'eau, tandis que, dans le miracle du désert, le peuple s'était abreuvé au torrent d'eau sortant du rocher. C'est donc, non à cette cruche d'or portée processionnellement mais au rocher même d'où Dieu avait fait jaillir l'eau vive que Jésus se compare. Au ch. 2 il s'était présente comme le vrai temple, au ch. 3 comme le vrai serpent d'airain, au ch. 6 comme le pain du ciel, la vraie manne ; au ch. 7 il est le vrai rocher ; au ch. 8, il sera la vraie nuée lumineuse, et ainsi de suite, jusqu au ch. 19, où Jean le présente comme réalisant le type de l'agneau pascal. Jésus profite des circonstances particulières de chaque fête pour montrer l'ancienne alliance réalisée en sa personne, tant il se sent et il se sait l'essence de tous les symboles théocratiques. Qu'on apprécie d'après cela l'opinion de ceux qui font du quatrième évangile un écrit étranger où même opposé à l'ancienne alliance (Reuss, Hilgenfeld, etc.) !
Le témoignage solennel des v. 37 et 38 nous replace donc en face de la scène du désert, qu'avait si vivement rappelée durant le cours de cette fête, la joyeuse cérémonie de la libation. Les premiers mots : « Si quelqu'un a soif » font surgir à nos yeux tout ce peuple consumé au désert par la soif. A tous ceux qui ressemblent à ces Israélites altérés s'adresse l'invitation qui va suivre. La soif est l'emblème des besoins spirituels. Comparez Matthieu 5.6 : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice. » Ce sont là les cœurs que le Père a enseignés et attirés par le moyen de Moïse docilement écouté. L'expression ἐάν τις, s'il arrive que quelqu'un, rappelle combien ces cas sont sporadiques ; car les besoins spirituels peuvent aisément être étouffés. Pour chaque cœur altéré. Jésus sera ce que fut pour les Israélites le rocher d'où jaillit l'eau vive : « Qu'il vienne à moi et qu'il boive. » Ces deux impératifs, ainsi liés, signifient : Il n'y a pas autre chose à faire qu'à venir : une fois venu, qu'il boive, comme autrefois le peuple ! Reuss, Weiss, Keil objectent contre cette allusion au rocher qu'au v. 38 c'est le croyant qui est représenté comme torrent désaltérant. Mais, dans aucun cas, le v. 38 ne peut servir à expliquer l'idée du v. 37. Car il y a entre l'un et l'autre, non un rapport de répétition explicative, mais un rapport de gradation nettement marqué. Le croyant, après s'être désaltéré (v. 37), devient lui-même capable de désaltérer d'autres âmes (v. 38) ; c'est la preuve éclatante de la plénitude avec laquelle ses propres besoins spirituels ont été satisfaits. Or, si l'idée change du v. 37 au v. 38, l'image peut changer aussi. Au v. 37, le croyant boit de l'eau du rocher ; au v. 38, il devient lui-même rocher pour d'autres. Combien n'est pas magnifiquement confirmée par cette expérience la promesse du v. 37 : Qu'il boive ! Il sera tellement saturé qu'il débordera lui-même en torrents d'eau vive. L'une des plus grandes difficultés dans ce passage a toujours été de savoir à quelle parole de l'A. T. Jésus fait allusion en disant au v. 38 comme l'a dit l'Ecriture ; car nulle part l'A. T. ne promet aux fidèles le privilège de devenir eux des sources d'eau vive. Meyer, Weiss, Keil, Reuss, Wahle, etc., citent des passages tels que Esaïe 44.3 : « Je répandrai des eaux sur celui qui est altéré…, et mon Esprit sur sa postérité ; » 55.1 : « Vous tous qui êtes altérés, venez aux eaux ; » 58.11 : « Tu seras comme un jardin arrosé et comme une source dont les eaux ne tarissent point. » Comparez encore Joël 3.18 ; Zacharie 14.8 ; Ezéchiel 47.1 et suiv., etc. Mais 1o dans aucun de ces passages n'est exprimée l'idée qui forme le trait spécial de la promesse de Jésus au v. 38, celle de la vertu communiquée au croyant de désaltérer d'autres âmes. 2o Rien dans ces passages ne peut servir à expliquer l'étrange expression de κοιλία, son sein (littéralement son ventre). Hengstenberg, toujours préoccupé du désir de retrouver le Cantique des cantiques dans le N. T., cite Cantique 4.12 : « Ma sœur, mon épouse, tu es un jardin fermé, une source close, une fontaine scellée, » et v. 15 : « O fontaine des jardins, ô puits d'eau vive, ruisseaux découlant du Liban ! » Et comme ces citations échouent contre la même objection que les précédentes, il cherche à expliquer l'image de κοιλία par une allusion à Cantique 7.2, où le nombril de Sulamith est comparé à une coupe arrondie. Quelles puérilités ! Selon Bengel, Jésus penserait à la cruche d'or qui servait à la libation durant la fête ; selon Gieseler, à la caverne souterraine située dans la colline du temple, d'où s'échappaient les eaux qui sortaient par la fontaine de Siloé. Mais ces deux explications du terme κοιλία ne rendent pas compte de la formule de citation qui renvoie à l'A. T. lui-même (ἡ γραφή, l'Ecriture). Par un expédient désespéré, Stier, Gess prétendent rattacher les mots : celui qui croit en moi, au v. 37 et en faire le sujet de l'impératif πινέτω « Qu'il boive, celui qui croit en moi ! » On parvient ainsi à rapporter le pronom αὐτοῦ, « de son sein, » non plus au croyant, mais à Christ. Mais ou l'Ecriture a-t-elle jamais parlé du sein du Messie ? Et la construction est évidemment forcée. Le pronom αὐτοῦ mais seulement au sujet de la phrase : « Celui qui vient[1] Chrysostome fait porter la citation scripturaire sur la notion de croire : « Celui qui croit en moi conformément aux Ecritures. » Mais rien dans l'idée de foi ne réclame ici un appel spécial à l'A. T. Semler, Bleel, Weizsäcker croient voir dans ce passage une allusion à un apocryphe inconnu, Ewald à un passage perdu des Proverbes. Ce seraient là des exceptions uniques dans l'enseignement de Jésus. La vraie explication me paraît ressortir de l'évènement même auquel nous croyons que pensait Jésus au v. 37. Il est dit Exode 17.6 : « Voici, je me tiendrai là devant toi, sur un rocher en Horeb, et tu frapperas le rocher, et il sortira du dedans de lui (mimmennou) des eaux, et le peuple boira ; » et Nombres 20.11 : « Et des eaux, abondantes sortirent ; » comparez encore Deutéronome 8.15 ; Psaume 114.8. Il me paraît vraisemblable que ces passages avaient été relus à l'occasion de la fête, et que, présents à tous les esprits, ils ont fourni l'occasion de cette citation : comme a dit l'Ecriture. L'expression de Jésus, ποταμοὶ ὕδατος, des torrents d'eau, reproduit celle de מים רבים (des eaux abondantes) dans le récit mosaïque. L'expression κοιλία αὐτοῦ, son sein, est tirée du mot mimmennou, du dedans de lui. Cette image, empruntée à la cavité intérieure du rocher d'où devaient jaillir les eaux, s'applique d'abord à Christ lui-même, puis à l'homme que Christ a désaltéré et qu'il remplit de sa présence et de sa grâce. - Le futur ῥεύσουσιν, couleront, rappelle la forme semblable de l'A. T. : « il sortira des eaux. » - Le mot πιστεύων, celui qui croit, est un nominatif placé en tête comme nominatif absolu, et qui trouve sa construction grammaticale dans le αὐτοῦ qui suit ; comparez 6.39 ; 17.2, etc. - Si le changement d'idée et d'image du v. 37 au v. 38 paraît brusque, il ne faut pas oublier que, d'après le v. 40 et la nature même des choses, nous n'avons qu'un très court sommaire du discours de Jésus.
Notes
[1] Dans son ouvrage, Das Alte Testament bei Johannes (1885). A.-H. Franke se rattache à la construction grammaticale que je viens de réfuter, et, partant de l'application que Jésus fait 2.19-21 de l'idée du temple à son propre corps, il pense que le Seigneur, en vertu de cette relation typique, s'applique ici à lui-même les différents passages des prophètes où ils promettent qu'un torrent jaillira du temple à la fin des temps (Joël 4.18 ; Zacharie 14.8, particulièrement Ezéchiel 47.1-2., etc.) Assurément, si cette construction était admise, cette explication de κοιλία αὐτοῦ (son sein) serait préférable à toute autre.