Nous prenons l'expression « frères de Jésus » dans le sens propre. Comparez sur cette question t. II, p. 203 et suiv. - A la tête de ces frères se trouvait sans doute Jacques, qui fut plus tard le premier directeur du troupeau de Jérusalem (Actes 12.17 ; 15.13 ; 21.18 ; Galates 1.19 ; 2.9). L'invitation qu'ils adressent à Jésus n'est inspirée ni par un zèle trop impatient pour la gloire de leur frère (Hengstenberg, Lange), ni par le désir haineux de le voir tomber entre les mains de ses ennemis (Euthymius). Ils ne sont sans doute ni si bons, ni si méchants. Ils sont embarrassés à l'égard des prétentions de Jésus : d'un côté, ils n'osent pas nier les faits extraordinaires dont ils sont chaque jour les témoins ; de l'autre, ils ne peuvent se décider à envisager comme le Messie cet homme qu'ils sont habitués à traiter sur le pied de la plus entière familiarité. Ils désirent donc le voir sortir enfin de la situation équivoque qu'il se crée à lui-même et dans laquelle il les place tous en se tenant si obstinément éloigné de Jérusalem. S'il est vraiment le Messie, pourquoi craindre de se montrer à des juges plus compétents que les ignorants Galiléens ? C'est à Jérusalem qu'est sa place. La capitale n'est-elle pas le théâtre sur lequel le Messie doit jouer son rôle, et où doit s'accomplir la reconnaissance officielle de sa mission ? La fête prochaine, qui semble faire à Jésus un devoir d'aller à Jérusalem, leur paraît le moment favorable pour une démarche décisive. Il y a une certaine analogie entre cette invitation des frères et la demande de Marie, ch. 2, comme il y en aura une aussi entre la manière d'agir du Seigneur et sa conduite aux noces de Cana.
Qu'entendent les frères par l'expression « tes disciples » (v. 3) ? Il semble qu'ils n'appliquent ce nom qu'aux adhérents de Jésus en Judée. Et c'est peut-être en effet leur pensée, vu que là seulement Jésus avait proprement enrôlé des disciples, ainsi que Jean-Baptiste, en baptisant comme lui ; comparez 4.1 : « Les pharisiens avaient appris que Jésus faisait et baptisait plus de disciples que Jean-Baptiste. » On avait dit et répété tout cela en Galilée ; on avait fait grand bruit de ces nombreux adhérents de Jésus en Judée et à Jérusalem, à la tête desquels devaient même se trouver des membres du sanhédrin. Ses frères lui rappellent ces succès antérieurs en Judée, et cela avec d'autant plus d'à propos que, depuis la scène du ch. 6, la plupart de ses disciples en Galilée l'avaient quitté, et qu'il n'était plus environné que d'une multitude flottante. Ils veulent donc dire : « Ces œuvres messianiques que tu prodigues sans résultat à ces foules, va donc les faire enfin dans les lieux où l'on dit que tu t'es formé une école et où tu auras des témoins plus dignes d'un tel spectacle et plus capables d'en tirer une conclusion sérieuse. » Il n'est donc pas nécessaire de sous-entendre, avec Lücke et d'autres, ἐκεῖ : « les disciples là-bas, » ou d'expliquer, comme Hengstenberg, Meyer : « tes disciples dans le peuple entier, qui viendront à la fête. » Jean aurait certainement dû ajouter un mot pour l'un ou l'autre de ces sens. Le terme de μαθηταί, disciples, est pris ici par les frères dans un sens légèrement emphatique et ironique.
Lücke a parfaitement rendu, par une tournure latine, la construction du v. 4 : Nemo enim clam sua agit idemque cupit celeber esse. Il n'existe pas d'homme qui opère en cachette et qui en même temps aspire à se faire un nom. Αὐτός se rapporte à ce sujet hypothétique du verbe ποιεῖ, fait, dont le mot personne nie ensuite l'existence réelle. - La copule καί, et, fait ressortir fortement la contradiction interne entre une telle prétention et une telle conduite (comparez le καί 6.36). Ἐν παῤῥησίᾳ est employé ici, quoiqu'en dise Meyer dans le même sens que 11.54 et Colossiens 2.15 : en public. De l'idée de parler franchement on passe aisément à celle d'agir ouvertement (Keil). Le sens de Meyer : « Personne ne vit en cachette et ne veut en même temps être un homme franc, » est inadmissible. - En disant εἰ, si, les frères ne mettent pas précisément en doute la réalité des miracles de Jésus. Ce εἰ est logique ; il signifie si réellement. Seulement ils réclament des juges plus compétents qu'eux-mêmes pour décider de la valeur de ces œuvres. Et pour cela il faut qu'il avance ou recule. Sans doute, absolument parlant, ils avaient raison : la question messianique ne pouvait se décider en Galilée. Restait le choix du moment : c'était le point que Jésus se réservait. - Par κόσμος, le monde, les frères entendent évidemment le grand théâtre de l'existence humaine, telle qu'ils la connaissent, Jérusalem. - Le style du v. 4 a un cachet particulièrement hébraïque : ce sont les paroles des frères de Jésus prises sur le fait. Comparez la construction analogue 1 Samuel 20.2.
Hengstenberg, Lange, Keil et Westcott s'efforcent de concilier le v. 5 avec la supposition que deux ou trois des frères de Jésus auraient été apôtres, Hengstenberg fait remarquer d'abord que ces mots peuvent se rapporter à José, quatrième frère de Jésus, et puis aux maris de ses sœurs. Sentant bien l'invraisemblance de ce sens, les autres atténuent autant que possible la valeur des mots : Ils ne croyaient pas. Ce serait uniquement un manque de foi partiel et momentané, ou bien, selon Westcott, un effet de l'influence insuffisante exercée par leur foi sur leur pensée et sur leur conduite. Mais cette incrédulité relative, comme ils l'appellent, ne rend point compte de l'expression absolue : Ils ne croyaient point en lui, surtout renforcée, comme elle l'est, par le mot non plus, par lequel Jean fait rentrer les frères de Jésus dans la catégorie de tous les autres incrédules galiléens. La leçon de D L : « Ils ne crurent pas, » est certainement une correction destinée à faciliter une interprétation de ce genre. D'ailleurs la suite exclut ce sens affaibli. Comment Jésus pourrait-il adresser à ses frères apôtres ces mots sévères : « Le monde ne peut vous haïr » (v. 7), tandis que 15.19 il dit aux apôtres : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n'êtes pas du monde…, c'est pour cela que le monde vous hait. » Il résulte donc bien certainement de cette remarque qu'encore à ce moment, six mois avant la dernière Pâque, les propres frères de Jésus ne le reconnaissaient pas pour le Messie. Mais, partagés entre l'impression que produisaient sur eux ses miracles et les doutes insurmontables de leur cœur charnel, ils désiraient vivement arriver enfin à une solution. Cette attitude est très naturelle ; elle s'accorde avec le rôle que leur attribue le récit synoptique ; comparez Marc ch. 3 - La complète sincérité du récit de Jean paraît par la franchise avec laquelle il s'exprime sur ce fait si humiliant pour Jésus (voir Tholuck). Il est bon de remarquer en outre, avec le même auteur, que ces paroles des frères (v. 3 et 4) renferment la confirmation indirecte de tout le tableau du ministère galiléen tracé par les synoptiques.