Jésus entre pour la forme dans la pensée de ses auditeurs : pour enseigner, il faut assurément avoir été disciple de quelqu'un. Mais il montre que lui aussi satisfait à ce postulat : « Je n'ai pas passé par l'enseignement de vos rabbins ; mais je sors néanmoins d'une école, et d'une bonne école. Celui qui m'a donné ma mission, m'a en même temps instruit de mon message, car je ne tire point ce que je dis de mon propre fonds. Je me borne à saisir et à rendre avec docilité sa pensée. »
Mais comment vérifier cette assertion sur l'origine de son enseignement ? Chaque homme, même le plus ignorant, est en état de le faire. Car la condition de cette épreuve est purement morale. Il suffit d'aspirer sérieusement à faire le bien. L'enseignement de Jésus-Christ, dans sa portée la plus élevée, n'est en effet qu'une divine méthode de sanctification ; quiconque par conséquent cherche sérieusement à faire la volonté de Dieu, c'est-à-dire à se sanctifier, éprouvera bientôt l'efficacité de cette méthode et rendra infailliblement hommage à l'origine divine de l'Evangile. - Plusieurs interprètes, surtout parmi les Pères (Augustin) et les réformateurs (Luther), ont entendu par la volonté de Dieu le commandement de la foi en Jésus-Christ : « Celui qui voudra obéir à Dieu en croyant en moi, ne tardera pas à se convaincre pas sa propre expérience qu'il a eu raison d'agir ainsi. » Le sens de Lampe se rapproche de celui-là ; il rapporte la volonté de Dieu aux préceptes de la morale chrétienne : « Celui qui voudra pratiquer ce que je commande se convaincra bientôt de la divinité de ce que j'enseigne. » Reuss également : « Jésus déclare (Jean 7.17) que, pour comprendre ses discours, il faut commencer par les mettre en pratique. » La pratique sérieuse de la loi évangélique doit conduire en effet à la foi au dogme chrétien. Mais, si vraies que soient en elles-mêmes toutes ces idées, il est évident que Jésus ne peut employer ici le mot volonté de Dieu que dans un sens compris et admis par ses auditeurs et que ce terme désigne par conséquent dans le contexte le contenu de la révélation divine donnée aux Israélites par la loi et par les prophètes. Le sens de cette parole revient donc à celui de 5.46 : « Si vous croyiez sérieusement à Moïse, vous croiriez aussi en moi, » ou à celui de 3.21 : « Celui qui pratique la vérité, vient à la lumière. » Impuissante à réaliser l'idéal qui fuit devant elle à mesure qu'elle croit s'en rapprocher, l'âme sincère se sent forcée de chercher le repos d'abord, puis la force auprès du Sauveur divin qui s'offre à elle dans l'Evangile. La foi n'est donc pas le résultat d'une opération logique ; elle se forme dans l'âme comme la conclusion d'une expérience morale : l'homme croit parce que son cœur trouve en Jésus le seul moyen efficace de satisfaire le plus légitime de tous ses besoins, celui de la sainteté. - Θέλῃ, veut, indique simplement l'aspiration, l'effort ; la réalisation elle-même reste impossible, et c'est précisément ce qui pousse l'âme à la foi.
Qu'il nous soit permis de citer ici un trait de l'histoire des missions qui nous paraît fournir le plus beau commentaire de cette parole de Jésus. Il est tiré du récit du séjour fait à Lhassa, capitale du Thibet, en 1846, par MM. Huc et Gabet, missionnaires catholiques en Chine. « Un médecin, originaire de la province du Yun-nan, montra plus de générosité. Ce jeune homme, depuis son arrivée à Lhassa, menait une vie si étrange que tout le monde le nommait l'Ermite chinois. Il ne sortait que pour aller voir ses malades, et ordinairement il ne se rendait que chez les pauvres. Les riches avaient beau le solliciter ; il dédaignait de répondre à leurs invitations, à moins qu'il n'y fût forcé par la nécessité d'obtenir quelques secours ; car il ne recevait jamais rien des pauvres au service desquels il s'était voué. Le temps qui n'était pas absorbé par la visite des malades, il le consacrait à l'étude ; il passait même la majeure partie de la nuit sur ses livres. Il dormait peu et ne prenait par jour qu'un seul repas de farine d'orge, sans qu'il lui arrivât jamais d'user de viande. Il n'y avait, au reste, qu'à le voir pour se convaincre qu'il menait une vie rude et pénible : sa figure était d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes ; et, quoiqu'il fût âgé tout au plus d'une trentaine d'années, il avait les cheveux presque entièrement blancs. Un jour il vint nous voir pendant que nous récitions le bréviaire dans notre petite chapelle ; il s'arrêta à quelques pas de la porte et attendit gravement et en silence. Une grande image coloriée, représentant le crucifiement, avait sans doute fixé son attention ; car aussitôt que nous eûmes terminé nos prières, il nous demanda brusquement, et sans s'arrêter à nous faire les politesses d'usage, de lui expliquer ce que signifiait cette image. Quand nous eûmes satisfait à sa demande, il croisa les bras sur sa poitrine, et, sans dire un seul mot, il demeura immobile et les yeux fixés sur l'image du crucifiement ; il garda cette position pendant près d'une demi-heure ; ses yeux enfin se mouillèrent de larmes ; il étendit les bras vers le Christ, puis tomba à genoux, frappa trois fois la terre de son front et se releva en s'écriant : « Voilà le seul Bouddha que les hommes doivent adorer ! » Ensuite il se tourna vers nous, et après nous avoir fait une profonde inclination, il ajouté : « Vous êtes mes maîtres, prenez-moi pour votre disciple » (Voyage en Tartarie et en Thibet, t. II, p. 325-328). -
Telle est l'affinité profonde qui existe entre l'âme qui veut faire le bien, tel qu'il a été révélé à sa conscience, et le Christ par qui seul elle se voit rendue capable de le réaliser.
La sainteté intrinsèque et communicative de l'Evangile répond exactement au besoin de sanctification qui entraîne l'âme. Voir l'expérience normale de ce fait chez saint Paul : Romains 7.24 ; 8.2. - Suavis harmonia (entre θέλειν et θέλημα), dit Bengel. - Il est un trait spécial de l'enseignement de Jésus qui ne manquera pas de frapper celui qui est en voie de faire l'expérience indiquée v. 17. Ce trait lui révélera de, la manière la plus décisive la divine origine de l'enseignement de Jésus :