Comme l'observe Lange, les mots « en lui-même » n'excluent point l'aperception de quelques signes extérieurs, mais signifient que Jésus n'eut besoin d'interroger aucun d'eux pour comprendre ces symptômes. - Le mot scandaliser doit se prendre ici dans le sens le plus grave, comme Luc 7.21 : faire broncher, quant à la foi.
Les mots ἐὰν οὖν (v. 62), que nous avons traduits par et si, ne s'appuient sur aucune proposition principale. Il faut donc en suppléer une. On peut sous-entendre : « Que diriez-vous alors ? ». Mais cette question même peut et doit se résoudre dans l'une des deux suivantes : « Votre scandale ne cessera-t-il pas alors ? » ou au contraire : « Ne serez-vous pas encore bien plus scandalisés ? » C'est cette dernière question que sous entendent de Wette, Meyer, Lücke. D'après Weiss cette interprétation est absolument réclamée par le οὖν, donc ; la première eût exigé mais : « Mais votre scandale actuel ne cessera-t-il pas… ? » Il est vrai ; cependant le sens de Meyer et Weiss, si on s'en tient là, ne peut pas non plus satisfaire. A quoi servirait en effet de les renvoyer à un fait à venir qui les scandaliserait davantage encore ? Il faut arriver à une troisième supposition qui réunit les deux questions, en passant par la seconde pour aboutir à la première : « Si donc, un jour, après que vous avez entendu cette parole si intolérable pour vous, il arrive un fait qui la rend tout à fait absurde, alors ne comprendrez-vous pas que vous vous étiez mépris sur son vrai sens ? » - L'apôtre appelle ce fait un ἀνβαίνειν, monter. Toute une classe d'interprètes trouvent là l'indication de la mort de Jésus comme moyen de son élévation auprès du Père (Lücke, de Wette, Meyer, Reuss, Weiss). « C'est bien alors, voudrait dire Jésus, que vos espérances messianiques seront réduites à néant ! » Mais les idées de souffrir et de disparaître sont-elles donc identiques à celle de monter ? Lorsque l'idée de la mort sur la croix est liée à celle de l'élévation céleste de Jésus (3.15 ; 12.34), l'apôtre emploie le terme passif de ὑψωθῆναι, être élevé. Quand il veut présenter cette mort au point de vue de la disparition qui la suivra, il dit ὑπάγειν, s'en aller (au Père), mais non point ἀναβαίνειν. Lorsque Jean applique ce dernier terme à l'élévation de Jésus, 20.17, il ne veut pas parler de sa mort ; car c'est après sa résurrection. Comment le terme de monter désignerait-il le moment de son plus profond abaissement ? et cela en parlant à des Juifs ! Bien plus, d'après ces interprètes, c'est la mort de Jésus avec ses conséquences qui est la parole dure dont se sont scandalisés les disciples ; - et le nouveau scandale, plus grand encore, qui devrait consommer le premier, ce serait de nouveau la mort ! Weiss sent si bien cette contradiction que, pour y échapper, il suppose que la mention de la mort renfermée v. 53 a été importée par l'évangéliste dans le discours de Jésus ; l'allusion à la grande séparation de la mort n'aurait eu lieu que dans ce passage-ci. C'est là refaire le discours, non l'expliquer. - La seule interprétation naturelle et même possible est celle qui applique le terme de monter à l'ascension. On objecte que le fait n'est pas raconté par Jean et que les mots : si vous voyez, ne s'appliquent pas à ce fait, puisque les apôtres seuls en ont été les témoins. Mais l'omission de l'ascension chez Jean s'explique comme celle du baptême ; sa narration finit avant le premier de ces faits, comme elle commence après le second. Jean n'en fait pas moins allusion à l'un et à l'autre (1.32 et 20.17). Et quant au mot voir, il ne s'applique pas toujours à la vue des yeux, mais aussi à celle de l'intelligence ; comparez 1.52 : « Vous verrez les anges montant et descendant… ; » 4.19 : « Je vois que tu es un prophète, » mais surtout Matthieu 26.63 : « Dès maintenant vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance et venant sur les nuées… » Ce dernier passage est tout à fait analogue au nôtre. Dans les faits visibles de la Pentecôte et de la ruine de Jérusalem, les Juifs ont contemplé bon gré mal gré les invisibles, c'est-à-dire la séance de Christ à la droite de Dieu et son retour en jugement. Quant aux croyants, ils ont vu et voient encore par l'œil des apôtres. Jésus lui-même, s'il a prédit ces derniers faits, a bien dû prévoir l'ascension qui en est la condition. Divers détails confirment ce sens. D'abord le participe présent montant, qui fait tableau (voir Bæumlein) ; puis l'opposition entre ce terme et celui de descendre du ciel qui, dans tout ce chapitre, a désigné l'incarnation, ainsi que les mots : où il était auparavant, sur lesquels, comme l'observe Keil, est précisément l'accent de la phrase ; enfin le parallèle 20.17. Il est évident que ce sens convient parfaitement au contexte. « Vous vous scandalisez de la nécessité de manger la chair et de boire le sang d'un homme qui est là devant vous. Cette pensée vous paraîtra bien plus inacceptable encore, lorsque vous verrez ce même homme remonter dans le ciel d'où il était descendu auparavant, et sa chair et son sang disparaître de devant vos yeux. Mais alors aussi vous devrez comprendre que le manger et le boire étaient d'une tout autre nature que vous ne l'aviez pensé d'abord. » Le verset suivant confirme pleinement cette explication.
Verset 63. La première proposition est un principe général, d'où ils auraient dû partir, et qui excluait tout naturellement le malentendu qu'ils commettent. Chrysostome, Luther, Reuss donnent ici au mot chair le sens d'interprétation grossièrement littérale et au mot esprit celui d'interprétation figurée. Mais l'opposé de l'esprit dans ce sens serait la lettre, plutôt que la chair ; et le mot de chair ne peut se prendre ici tout à coup dans un sens différent de celui qu'il a eu dans tout le discours précédent. « L'Esprit seul donne la vie, veut dire Jésus ; quant à la substance matérielle, soit celle de la manne, soit celle de mon propre corps, elle est impuissante à la communiquer. »
De ce principe général Jésus conclut au vrai sens de ses paroles. S'il disait seulement : Mes paroles sont esprit, on pourrait entendre avec Augustin ces mots dans ce sens : Mes paroles doivent être comprises spirituellement. Mais le second prédicat : et vie, ne permet pas cette explication. Le sens est donc : « Mes paroles sont l'incarnation et la communication de l'Esprit ; c'est l'Esprit qui habite en elles et qui agit par elles ; et par cette raison elles communiquent la vie » (d'après la première proposition du verset). De cette nature spirituelle et vivifiante de ses paroles résulte la manière dont on doit les interpréter. - La leçon alex. : « Les paroles que j'ai dites, » est admise comme indubitable par Tischendorf, Westcott, Weiss, Keil, Wahle, etc., sur la foi des plus anciens Mjj. Et l'on a l'air de s'obstiner contre l'évidence en lui préférant la leçon reçue : « Les paroles que je dis (en général), » qui n'a pour elle que le Ms. de Saint-Gall et neuf autres à peu près de la même époque (IXe s.). Ma conviction est pourtant que c'est bien celle-ci qui est la vraie. La première restreindrait l'application de ces mots aux paroles que Jésus vient de prononcer en ce jour même, tandis que le pronom ἐγώ, moi, en faisant dépendre la nature des paroles du caractère de celui qui les prononce, donne à cette affirmation une application permanente : « Les paroles que prononce un être tel que moi, spirituel et vivant, sont nécessairement esprit et vie. » Weiss ne me paraît pas avoir réussi à rendre compte de ce pronom ἐγώ, en adoptant la leçon alexandrine.