Le pronom οὗτος ne signifie pas : « Tel est le pain » (Reuss, Keil) : mais : « Ce pain-là (v. 57) est celui qui est descendu, » - ce que n'était point réellement la manne ; de là les deux conséquences opposées, signalées dans ce qui suit. - C'est ici l'appel définitif : le repousser, ce sera mourir ; l'accepter, ce sera vivre.
Appendice sur les versets 51b à 58.
Qu'entend Jésus par ces expressions : manger sa chair, boire son sang ?
1. Un grand nombre d'interprètes ne voient là qu'une métaphore, désignant l'acte par lequel la foi s'attache moralement à son objet. Selon les uns (de Wette, Reuss), cet objet serait la personne historique de Jésus-Christ, telle qu'elle se trouvait sous les yeux des auditeurs. L'expression ma chair et mon sang devrait être prise dans le même sens que celle-ci : la chair et le sang, c'est-à-dire la personne humaine. Selon d'autres, l'objet de la foi serait non seulement le Christ vivant (la chair), mais aussi le Christ victime (le sang) : et Jésus caractériserait ici tout ensemble l'appropriation de sa vie sainte et la foi à sa mort expiatoire. Cette interprétation, sous l'une ou l'autre des deux formes que nous venons d'indiquer, se rattache bien au commencement du discours ; car l'assimilation spirituelle par le moyen de la foi est certainement l'idée d'où est parti le Seigneur : « Je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n'aura pas faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif » (v. 35). Seulement on ne comprend pas bien, à ce point de vue, dans quel but Jésus donne à cette conception tout à fait spirituelle une expression de plus en plus paradoxale, matérielle, et par conséquent inintelligible pour ses interlocuteurs. Si c'est là tout ce qu'il veut dire, même dans les derniers mots de l'entretien, ne semble-t-il pas jouer sur les termes et prendre à tâche de scandaliser inutilement les Juifs ?
2. Cette difficulté très réelle a poussé plusieurs commentateurs à appliquer ces expressions à l'acte de la sainte Cène que Jésus aurait eu en vue déjà dans ce moment-là et qui devait plus tard résoudre pour ses disciples le mystère de ses paroles Mais cette explication soulève une difficulté plus grande encore que la précédente. A quoi bon cette allusion incompréhensible à une institution que nul ne pouvait prévoir ? Puis, Jésus ne peut avoir fait dépendre la possession de la vie éternelle de l'accomplissement d'un acte extérieur, tel que celui de la sainte Cène. Dans tout son enseignement, l'unique condition du salut, c'est la foi. L'école de Tubingue, qui s'est rattachée à cette interprétation, en a tiré un argument contre l'authenticité de l'évangile ; et non sans raison, si l'explication était fondée. Mais le pseudo-Jean, qui eût voulu au second siècle mettre dans la bouche de Jésus une allusion à la sainte Cène, n'eût pas manqué d'employer le mot σῶμα, corps, usité dans le texte de l'institution et dans les formules liturgiques, plutôt que celui de σάρξ, chair. Preuve en est cet appendice inauthentique qu'on lit dans le Cantabr., l'Amiatinus, etc., à la lin du v. 56 : « Si un homme reçoit le corps du Fils de l'homme, comme un pain de vie, il aura la vie en lui. Sur les passages de Justin Apol. I, 66) et d'Ignace (ad Smyrn. 7), voir Weiss. Ces Pères peuvent avoir formé leur expression sur notre passage même.
Pour discerner la vraie pensée du Seigneur, il faut, à ce qu'il me paraît, distinguer avec soin, dans le manger et le boire mystérieux ici décrits, l'acte de l'homme et le don divin, comme le fait Jésus lui-même, v. 27. L'acte humain, c'est la foi, la foi seule ; et pour autant que le manger et le boire désignent la part du croyant dans son union avec Jésus-Christ, ces termes ne dépassent point la portée que leur donne l'interprétation exclusivement spiritualiste. Manger la chair, c'est contempler avec foi la sainte vie du Seigneur et recevoir cette vie en soi, par le Saint-Esprit afin de la reproduire dans sa propre vie ; boire le sang, c'est contempler avec foi sa mort violente, en faire sa propre rançon et s'en approprier l'efficace expiatoire. Mais si la part de l'homme, dans cette union mystique, se borne à la foi, cela ne détermine rien encore sur la nature du don divin assuré ici au croyant. Goûter le pardon, revivre par le Saint-Esprit la vie de Christ, est-ce là tout ? Nous ne saurions le penser. Nous avons vu avec quelle insistance Jésus revient à plusieurs reprises, dans le discours précédent, sur l'idée de la résurrection corporelle ; il le fait de nouveau au v. 54 et de la manière la plus significative. La vie qu'il communique au croyant n'est donc pas seulement sa nature morale ; c'est sa vie complète, corporelle autant que spirituelle, sa personnalité tout entière. Comme les grains que renferme l'épi sont la réapparition du grain de semence mystérieusement multiplié, ainsi les croyants sanctifiés et ressuscités ne doivent être que la reproduction, en milliers de vivants exemplaires, de Jésus glorifié. Le principe de cette reproduction est spirituel sans doute ; c'est l'Esprit, qui fait vivre Christ en nous (ch. 14 à 16) ; mais le terme de cette œuvre est physique ; c'est le corps glorieux des fidèles, procédant du sien (1 Corinthiens 15.49). Jésus savait, Jésus sentait profondément qu'il appartenait, corps et âme, à l'humanité. C'est dans ce sentiment, et non pour donner de gaieté de cœur un scandale à ses auditeurs, qu'il a employé les termes qui nous étonnent dans ce discours. Les expressions manger et boire sont figurées ; mais le côté corporel de la communion avec lui est réel : « Nous sommes de son corps, » dit l'apôtre le moins suspect de matérialisme religieux (Ephésiens 5.30) ; et, pour bien faire comprendre qu'il ne s'agit pas ici d'une métaphore intelligible au premier écolier venu, il ajoute : « Ce mystère est grand, je dis cela par rapport à Christ et à l'Eglise » (v. 32). Ce mystère de notre union complète avec sa personne, qui est exprimé en paroles dans ce discours, est précisément celui que Jésus a voulu exprimer par un acte en instituant le rite de la sainte Cène. Il ne faut donc pas dire que ce discours fait allusion à la sainte Cène ; mais il faut dire que la sainte Cène et ce discours se rapportent à un seul et même fait divin, exprimé ici par une métaphore, là par un emblème. A ce point de vue, l'on comprend pourquoi Jésus se sert ici du mot chair, et, dans l'institution de la sainte Cène, du mot corps. Quand il instituait le rite, il tenait un pain et le rompait ; or, ce qui correspondait à ce pain rompu, c'était son corps, comme organisme (σῶμα) brisé. Dans le discours de Capernaüm, où il s'agit uniquement de nutrition, d'après l'analogie de la multiplication des pains, Jésus devait présenter son corps comme substance (σάρξ) plutôt que comme organisme. Cette propriété parfaite des termes montre l'originalité et l'authenticité des deux formes.
Reste une question qui, au point de vue auquel nous venons de nous placer, n'a plus qu'une importance secondaire pour l'exégèse, celle de savoir si, à cette époque déjà, Jésus pensait à instituer la cérémonie de la sainte Cène[1]. Il connaissait sa mort prochaine ; la nouvelle du meurtre de Jean-Baptiste venait d'en réveiller en lui le pressentiment (Matthieu 14.13) ; il la rapprochait, dans sa pensée, du sacrifice de l'agneau pascal ; il savait que cette mort serait pour la vie du monde entier ce que l'immolation de l'agneau avait été pour l'existence du peuple d'Israël. De ces prémisses il pouvait être conduit assez naturellement à la pensée d'instituer lui-même un banquet commémoratif de sa mort et de l'alliance nouvelle, pour remplacer ainsi le repas de l'agneau pascal, dont l'immolation figurait la sienne. Cette pensée aura certainement pu naître le jour où, privé de la joie de célébrer la Pâque à Jérusalem, en voyant accourir de tous côtés les multitudes, il leur improvisa une Pâque, au lieu de celle qui allait se célébrer dans la ville sainte. Ce fut ce banquet, offert à ses disciples comme un dédommagement momentané, que Jésus transforma plus tard, dans la sainte Cène, en une institution permanente. Et n'est-ce pas là précisément le point de vue auquel a voulu nous placer saint Jean, lorsqu'il disait dès le commencement du récit, v. 4 : « Or la Pâque, la fête des Juifs était proche. » Ce rapprochement n'a pas été tout à fait étranger à la pensée des autres évangélistes ; il explique cette expression, si semblable à celle de l'institution de la sainte Cène, par laquelle ils commencent tous le récit de la multiplication des pain : « Il prit le pain et rendit grâces »
Notes
[1] Sur le silence de Jean relativement cette institution, voyez ch. 13.