En s'abreuvant par la loi à la source de l'expiation obtenue par le sang de Christ et en se nourrissant par l'Esprit de la vie réalisée en sa chair, nous contractons avec lui une union par laquelle sa personne demeure en nous et nous en elle. Ce demeurer du croyant en Jésus est pour son être moral comme une transplantation du sol de sa vie propre dans le sol nouveau que lui offre la justice parfaite et la force sainte du Christ : renoncement à tout mérite, à toute force, à toute sagesse puisées dans son propre fonds, et confiance absolue en Christ, comme en celui qui possède tout ce qu'il faut pour combler ce vide. Le demeurer de Christ, qui correspond à ce demeurer du croyant en lui, exprime la communication réelle, effective que lui fait Christ de sa propre personnalité (« celui qui me mange, » v. 57). Cette relation mutuelle formée, le croyant vit : pourquoi ? C'est ce que fait comprendre le v. 57.
Verset 57. Etre en communion avec Jésus, c'est vivre, parce que Jésus a lui-même accès à la source suprême de la vie, Dieu. « La vie passe du Fils au fidèle, comme elle passe du Père au Fils » (Weiss). La transmission du Père au Fils est à la fois le modèle (καθώς. comme) et le principe (καί, aussi) de l'autre. - La proposition principale ne commence pas, comme le pensait Chrysostome, avec les mots (κἀγὼ ζῶ, mais avec καὶ ὁ τρώγων, aussi celui qui me mange. Il y a deux déclarations parallèles : la première, portant sur la relation entre Dieu et Jésus ; la seconde, sur la relation entre Jésus et le croyant ; chacune renfermant deux membres de phrase : l'un, relatif à celui qui donne : l'autre, à celui qui reçoit. - Jésus est un envoyé de Dieu, remplissant ici-bas une mission ; celui qui la lui a donnée est le Père vivant, ὁ ζῶν πατήρ, l'auteur, la source primordiale et absolue de la vie ; c'est dans la communion avec ce Père que Jésus, son Fils et son envoyé, puise incessamment, durant son existence terrestre, la vie, la lumière et la force nécessaires pour remplir sa mission : « Je vis par le Père. » Le mot ζῶ, je vis, n'indique pas seulement le fait de l'existence : c'est à la fois la vie physique et la vie morale, avec toutes leurs manifestations diverses. Chaque fois qu'il agit ou parle. Jésus cherche en Dieu ce qu'il lui faut pour cela et le reçoit. Il n'est pas exact de rendre διά (avec l'accusatif), comme nous avons été obligé de le faire, par la préposition par (per patrem). Jésus ne s'est pas exprimé ainsi (ce serait διά avec le génitif) : il n'a pas voulu dire seulement que Dieu était la force par le moyen de laquelle il opérait. Mais d'autre part il serait plus inexact encore de traduire : à cause du Père (propter patrem ; Lange, Westcott), dans le sens de : en vue du service ou de la gloire du Père. Car la préposition διά avec l'accusatif signifie non : en vue de (le but), mais : en raison de (le principe). Jésus veut dire que, comme envoyé du Père, il fait incessamment du Père le principe moral de son activité. C'est dans le Père qu'il trouve la source et la norme de chacun de ses mouvements, de lui qu'il fait le principe vital de son être. Le Père, en envoyant le Fils, lui a garanti cette relation unique, et le Fils y demeure soigneusement fidèle (5.17). Ainsi il arrive que la vie du Père est parfaitement reproduite sur la terre ; Jésus, c'est Dieu humainement vécu. De là résulte le fait décrit dans la seconde partie du verset. Grammaticalement parlant, cette seconde partie ne forme qu'une proposition. Mais logiquement le premier membre indiquant le sujet : celui qui me mange, correspond à la première proposition de la déclaration précédente : Comme le Père m'a envoyé, et de même le prédicat : Lui aussi vivra par moi, correspond au second membre de la première proposition : Et que je vis par le Père. - La relation que Jésus soutient avec le Père a comme son reflet dans celle que le fidèle soutient avec Jésus, et c'est là pour lui le secret de la vie. - Le premier καί, aussi, correspond au καθώς, comme, du commencement du verset ; c'est le signe de la proposition principale. Il remplace un οὕτως, ainsi, qui a été évité parce que l'analogie entre les deux relations n'est pourtant pas complète. Car la première relation est plus que le modèle, elle est le principe, la raison morale de la seconde. Celle-ci, tout en étant analogue à la première, n'existe qu'en vertu de l'autre. - Le second καί devant le pronom met en relief le sujet : ἐκεῖνος, lui aussi. Le croyant en se nourrissant de Jésus, trouve en lui la même source et garantie de vie que celle que Jésus trouve lui-même dans sa relation avec le Père. - Δι’ ἐμέ, non proprement : par moi ou pour moi, mais : en raison de moi, la norme et la source de sa vie. A chaque acte qu'il accomplit, le croyant cherche en Christ son modèle et sa force, comme Christ le fait à l'égard du Père : et c'est ainsi que la vie de Christ et par conséquent celle du Père lui-même devient la sienne. Une pensée d'une insondable profondeur est contenue dans cette parole : Jésus seul a directement accès au Père, la source suprême. La vie qu'il puise en lui, humainement élaborée et reproduite en sa personne, devient ainsi accessible aux hommes. Comme la vie infinie de la nature ne devient saisissable pour l'homme qu'autant qu'elle se concentre dans un fruit ou un morceau de pain, ainsi la vie divine est mise à notre portée qu'autant qu'elle s'incarne dans le Fils de l'homme. C'est ainsi qu'il est pour nous le pain de vie. Seulement, comme nous devons saisir le morceau de pain et nous l'assimiler, pour obtenir par son moyen la vie physique, il faut, pour avoir la vie supérieure, nous incorporer la personne du Fils de l'homme par l'acte intime de la foi, qui est le mode de la manducation spirituelle. En le mangeant, lui qui vit de Dieu, nous possédons la vie de Dieu. Le Père vivant ne vit qu'en un seul, mais en ce seul il se donne à tous. Ce n'est pas là de la métaphysique ; c'est la morale la plus pratique, comme chaque fidèle le sait bien. Jésus révèle donc ici à la fois le secret de sa propre vie et de celle des siens. C'est là le mystère du salut que saint Paul définit : « la récapitulation de toutes choses en un » (Ephésiens 1.10). Le Seigneur a ainsi cherché à rendre clair aux Juifs ce qui leur paraissait incroyable : c'est qu'un homme put être pour tous les autres la source de la vie. La formule ici donnée par Christ est naturellement celle de sa vie terrestre : celle de sa vie divine a été donnée 5.26. - Il suit de cette parole qu'aucun autre aliment, même miraculeux, ne peut donner la vie.