Ils avaient demandé de voir pour croire (v. 30). Mais cette condition est dès longtemps remplie : ils l'ont vu dans toute sa grandeur et sa bonté, autant que cela était nécessaire pour croire ; et cependant l'effet ne se produit pas : Vous ne croyez point. Jésus a le droit de tirer cette conclusion de leur prière même. Sans doute, ils croient assez pour lui demander le pain miraculeux, mais non pour le reconnaître lui-même comme le pain céleste. Cela prouve qu'ils sont encore étrangers aux besoins spirituels qui pourraient les conduire à lui et à l'œuvre qu'il vient accomplir ici-bas. Voilà ce que signifie, pour une oreille aussi délicate que celle de Jésus, cette prière : Donne-nous, tandis que déjà ils le possèdent lui-même. Par là ils ont achevé de révéler leur stupidité morale. Comparez deux appréciations semblables, tout aussi rapides et décisives, l'une à Jérusalem (2.19), l'autre à Nazareth (Luc 4.23).
A quelle parole antérieure Jésus fait-il allusion par cette expression : Je vous ai dit ? On ne peut penser à la parole 4.48, dans laquelle la relation entre les deux idées de voir et de croire est toute différente. La déclaration 5.37, à laquelle pensent de Wette, Lücke, Reuss, a également un sens fort différent, et de plus elle avait été prononcée en Judée. Ce n'est pas là ce qui gêne Reuss. Au contraire, à ses yeux cela ne prouve que plus évidemment sa thèse que « dans l'esprit du rédacteur tous ces discours s'adressent à un seul et même public, aux lecteurs du livre. » Pour que cette conclusion fût fondée, il faudrait qu'aucune autre référence plus exacte ne se présentât. D'autres supposent que Jésus cite une parole que Jean n'a point mentionnée ; mais, dans ce cas, à quoi bon la rappeler expressément par cette formule de citation : Je vous ai dit ? Meyer propose de traduire εἶπον ὑμῖν par dictum velim, « tenez-vous-le pour dit. » Ce sens est sans exemple dans le N. T. Brückner pense que Jésus rappelle tout son enseignement en général. Mais cette expression indique une citation positive. Jésus se cite ici lui-même, comme il cite souvent l'A. T., selon l'esprit plutôt que d'après la lettre. A l'arrivée de ces gens, il leur avait dit : « Vous avez vu des signes, et cependant vous ne me cherchez que pour le renouvellement du rassasiement matériel, et non en vue de moi-même. » C'est ce reproche du v. 26 qu'il répète ici sous une forme un peu différente. Le : Vous m'avez vu, répond à : « Vous avez vu des signes : » et le : Vous ne croyez pas, à : « Vous ne me cherchez qu'en vue de la chair et non pour votre âme à rassasier. » Lui dire : Donne-nous, quand on le possède là présent, n'est-ce pas refuser de croire en lui comme au vrai don de Dieu ? La leçon du Sinaïticus et de l'Alexandrinus : Vous avez vu (sans, με, moi), fait mieux ressortir sans doute le contraste entre voir et croire. Cependant l'Alexandrinus lui-même replace le pronom après πιστεύετε (μοι), et dans tout le contexte c'est la personne de Jésus qui joue le grand rôle. - Les deux καί, et… et, sont intraduisibles ; ils font ressortir énergiquement le contraste moral entre les deux faits qu'ils rapprochent si étroitement.
Il y a, entre cette parole de condamnation et la déclaration calme et solennelle des versets suivants (37 à 40), un asyndeton significatif. Cette omission de toute liaison représente un moment de silence et de recueillement profond. Jésus avait reçu un signal de son Père ; dans la joie de son cœur, il avait donné une fête à tout ce peuple ; il lui avait fait une Pâque miraculeuse. Et ces cœurs grossiers n'y ont rien compris. Ils demandent de nouveau du pain, la terre encore et rien que la terre, tandis qu'il a voulu, par ce repas figuratif, leur offrir la vie, leur ouvrir le ciel ! En face de cet insuccès, qui est pour lui le prélude de la grande catastrophe nationale, du rejet du Messie, Jésus se recueille ; puis il reprend : « Vous avez beau ne pas croire ! Mon œuvre n'en reste pas moins celle du Père ; elle s'accomplira sans vous, puisqu'il le faut : et dans ce fait de votre exclusion, il n'y aura rien qui soit à ma charge ; car je me borne remplir docilement, en chaque moment, les instructions de mon Père ! » Ainsi l'échec douloureux qu'il vient de constater n'ébranle point sa foi ; il s'élève à la contemplation du succès assuré de son œuvre auprès des cœurs que son Père lui donnera : et, en protestant de sa parfaite docilité au plan du Père, il fait retomber sur les incrédules eux-mêmes la faute de leur réjection et adresse par là à leur conscience le dernier appel.