L'antithèse si bien marquée de vous et de nous prouve, quoiqu'en dise Hilgenfeld, que le vous désigne les Samaritains et le nous Jésus et les Juifs. Après avoir, par la révélation du grand avenir annoncé v. 21, mis son impartialité hors de soupçon, Jésus serre de plus près la question à lui posée, et la décide, quant au passé, en faveur des Juifs : « C'est à Jérusalem que le Dieu vivant s'est fait connaître ; et cela parce que c'est par le moyen des Juifs qu'il a l'intention de donner le salut au monde. » Dieu n'est connu qu'autant qu'il se donne à connaître. Le siège de sa vraie connaissance ne peut donc être que là où il opère sa révélation : et ce lieu, c'est Jérusalem. En rompant avec le cours du développement théocratique depuis Moïse et en repoussant les révélations prophétiques, les Samaritains s'étaient séparés du Dieu historique, du Dieu vivant. Ils n'avaient conservé que l'idée abstraite du Dieu unique, un monothéisme purement rationnel. Or l'idée de Dieu, dès qu'on la prend pour Dieu même, n'est qu'une chimère. Tout en adorant Dieu, ils ne connaissent donc point ce qu'ils adorent. Les Juifs, au contraire, se sont développés en contact constant avec les manifestations divines ; ils sont demeurés à l'école du Dieu de la révélation, et dans cette relation vivante ils ont conservé le principe d'une véritable connaissance. - Et d'où vient cette relation particulière entre ce peuple et Dieu ? La réponse est donnée dans ce qui suit. Si Dieu s'était fait si spécialement connaître aux Juifs, c'est qu'il voulait se servir d'eux pour accomplir le salut du monde. C'est le salut qui, rétroactivement en quelque sorte, a produit toutes les révélations théocratiques précédentes, comme c'est le fruit qui, quoique apparaissant au terme de la végétation annuelle, en est réellement la cause. La véritable cause des choses, c'est leur but. Ainsi s'explique le ὅτι, parce que.
Ce passage a embarrassé la critique rationaliste qui, faisant du Jésus de notre évangile un adversaire du judaïsme, n'accorde pas qu'il ait pu se proclamer juif, et réunir lui-même dans ce nous sa propre adoration et celle du peuple Israélite. Et en effet, si. comme le prétend d'Eichthal (Les Evangiles, I, p. xxviii), le Jésus du IVe évangile « d'un bout à l'autre de sa prédication, semble se jouer des Juifs, » et ne peut par conséquent « être l'un deux, » il y a contradiction flagrante entre notre passage et l'évangile tout entier. Hilgenfeld pense qu'au v. 21 Jésus s'adresse, comme par une sorte de prosopopée, aux Juifs et aux Samaritains réunis, et qu'au v. 22, par ces mots : nous adorons ce que nous connaissons, il se désigne lui-même (avec les croyants) en opposition à ces Juifs et à ces Samaritains. Nous avons déjà vu au v. 22, que cette explication n'est pas soutenable, et cela ressort plus clairement encore de ces mots du v 22 : « Parce que le salut vient des Juifs, » qui prouvent avec évidence que le sujet de « nous adorons », ne peut être que les Juifs. - D'Eichthal et Renan emploient ici des expédients différents. L'énigme s'explique, dit le premier, quand on a reconnu que cette parole n'est que « l'annotation ou plutôt la protestation qu'un Juif de la vieille roche avait inscrite en marge du texte et dont la méprise du copiste a fait une parole de Jésus » (p. xxix, note). Et ce savant de s'extasier sur les services que la critique peut rendre à l'interprétation des écrits sacrés ! Renan fait une hypothèse analogue. « Le v. 22, qui exprime une pensée opposée à celle des v. 21 et 23, paraît une gauche addition de l'évangéliste effrayé de la hardiesse du mot qu'il rapporte. (p. 243 note). On ne saurait pousser plus loin l'arbitraire. On commencé par décréter ce que doit être le IVe évangile : un livre anti-juif. Puis, quand on rencontre une parole qui contredit ce caractère prétendu, on la retranche d'un trait de plume. On obtient ainsi non l'évangile qui est, mais celui que l'on a voulu, avoir. Mais suppose-t-on donc que le premier Juif venu fût en possession de l'exemplaire authentique de notre évangile pour le modifier à sa fantaisie ; ou qu'une fois cet écrit répandu, il fût bien aisé à un étranger quelconque de faire pénétrer une interpolation dans tous les exemplaires en circulation dans les églises ? Quant à l'hypothèse de Renan, elle suppose que l'évangéliste estimait en savoir plus que le Maître qu'il adorait ; ce qui n'est pas très logique. - L'incompatibilité prétendue de cette parole avec les v. 21 et 23 et avec l'esprit du IVe évangile, en général, est une assertion sans fondement (voir ⇒ et suivantes.
Au v. 21, Jésus a transporté la question dans l'avenir, où l'adoration localisée des temps anciens n'existera plus. Au v. 22. il a donné, historiquement parlant, raison aux Juifs. Au v. 23, il revient à l'avenir annoncé sous forme négative v. 21, et en décrit positivement toute la grandeur :