Les singuliers il vit et il crut sont remarquables. Jusqu'ici il avait été parlé des deux disciples, et, dans le verset suivant, le récit les réunit de nouveau : Ils ne comprenaient pas. Ces deux verbes au singulier, qui séparent les pluriels, ne peuvent avoir été mis là sans intention : l'auteur veut évidemment parler d'une expérience qui lui est propre. Il ne peut témoigner pour l'autre disciple ; mais il peut le faire pour lui-même. Ce dut être ici en effet l'un des moments les plus ineffaçables de sa vie. Il nous initie à un souvenir personnel incomparable, à la manière dont il arriva à la foi dans le fait de la résurrection, d'abord, puis, par là, à la foi complète en Christ Messie et Fils de Dieu. L'idée de croire, en effet, ne se rapporte pas uniquement, comme quelques-uns l'ont pensé, au contenu du rapport de Marie-Madeleine : « ils l'ont enlevé. » Ce fait-là est objet de vue, non de foi. En examinant l'état du tombeau et la position des linges, le disciple arrive à la conviction que c'est Jésus lui-même qui a fait cela ; que par conséquent il vit. On s'attendrait à ce qu'il soit fait mention en ce moment d'une apparition particulière du Seigneur à son disciple bien-aimé ; il apparaît bien à Pierre et à Jacques. Mais non ; tout est sobre dans ce récit : il vit et il crut. Il n'eut besoin de rien de plus. Cependant il ne faudrait pas voir là un éloge que Jean se décernerait à lui-même et qui ressemblerait à une vanterie. Le verset suivant montre assez l'esprit d'humilité qui inspire son récit. Il faut paraphraser ces mots dans ce sens : « Il vit et il crut enfin. » Jean s'étonne lui-même de l'état d'inintelligence dans lequel il était resté plongé jusqu'à ce moment, ainsi que Pierre, à l'égard des prophéties scripturaires annonçant la résurrection du Messie. Il dit ἤδεισαν, qui pour le sens est un imparfait : « Ils ne comprenaient pas. » Même alors ils ne saisissaient pas encore le sens des prophéties annonçant la mort et la résurrection du Messie. Après la résurrection seulement, ils ouvrirent les yeux sur ces révélations prophétiques (Psaumes 16.10 ; Esaïe 53.10, etc., comparez Luc 24.25-27,43-46). - Quant à Pierre, nous ne savons si la vue de l'état du sépulcre l'amena aussi à la foi. Jean ne le dit pas ; car il s'agit ici d'un fait personnel intime. Peut-être fallut-il, pour obtenir pleinement ce résultat chez Pierre, l'apparition du Seigneur, qui lui fut accordée en ce jour même (Luc 24.34 ; 1 Corinthiens 15.5). - Le parallèle Luc 24.12 n'est très probablement qu'une glose rédigée au moyen du récit de Jean. - Tout ce passage, relatif au disciple que Jésus aimait et à Pierre, offre l'un des traits les plus frappants du caractère autobiographique de notre évangile.
L'école de Tubingue, suivie par Strauss et Renan, pense que ce récit est une fiction destinée à relever Jean au niveau de Pierre. L'auteur, un disciple de Jean, chercherait systématiquement à faire de son maître l'égal de Pierre. Quoi ! En lui attribuant des jambes plus agiles, mais aussi en échange moins d'énergie et de courage ? Ou bien en lui attribuant une foi d'un caractère plus spirituel, en opposition au caractère charnel du christianisme de Pierre et par conséquent des Douze ? Mais Jean s'accuse aussi d'inintelligence charnelle à l'égard des prophéties. Tout ce machiavélisme prêté à l'évangéliste s'évanouit à la lecture simple et non prévenue de ce récit si sobre et si dramatique.
Colani a vu dans ces mots du v. 9 : « Ils n'avaient pas encore compris l'Écriture, » une contradiction avec les prédictions de la résurrection mises dans la bouche de Jésus par les synoptiques. Si ces prédictions étaient réelles, l'évangéliste aurait dû dire plutôt : « Ils ne comprenaient pas encore les prédictions de Jésus[1]. » Mais s'il ne fallut que la vue des linges et du suaire pour décider la foi dans le cœur du disciple, cela est certainement dû aux promesses de Jésus ; elles n'avaient pas suffi pour le faire croire à la résurrection du corps de Jésus, parce qu'il les appliquait sans doute à son retour glorieux du ciel ; mais ce furent elles qui rendirent cette circonstance suffisante pour l'amener à la foi. Jean n'était pas obligé de mentionner ce fait, puisque de ces prophéties de Jésus sur sa résurrection il n'avait cité que la parole énigmatique 2.19.
Versets 11 à 18 : Marie-Madeleine vient d'être pour les deux principaux disciples la messagère annonçant le sépulcre vide elle reçoit la première apparition du Seigneur et devient pour tous la messagère de la résurrection.
Notes
[1] Jésus-Christ et les croyances messianiques de son temps, p. 112.