Encore ici, Jean complète ses devanciers, quant à la description de la tunique et quant à l'accomplissement de la prophétie. La loi romaine De bonis damnatorum adjugeait aux exécuteurs les vêtements des condamnés. On admet ordinairement que le détachement tout entier se composait de quatre hommes[1]. Keim pense que chaque croix avait son détachement particulier[2]. Les soldats firent deux opérations. Ils répartirent entre eux soit les différentes pièces d'habillement des trois condamnés, telles que les bonnets, les ceintures, les vêtements de dessus, les sandales et les tuniques des deux malfaiteurs, soit les vêtements de Jésus seul (αὐτοῦ, de lui, v. 23), s'il s'agit uniquement du détachement particulier qui le concernait. Puis, comme la tunique de Jésus ne pouvait être partagée et qu'elle était trop précieuse pour figurer dans l'une des parts, ils jetèrent le sort sur cette pièce. Cette tunique était sans doute un don des femmes qui servaient Jésus (Luc 7.2-3 ; Matthieu 27.55). Elle était tissée dans toute son étendue, comme l'était d'après Josèphe le vêtement des prêtres. De là l'emploi du sort (donc, v. 24). Ainsi se réalisa jusqu'au dernier trait de lettre ce qu'avait décrit le psalmiste en traçant le tableau du roi d'Israël au comble de sa souffrance. La critique prétend, il est vrai, que les deux membres du verset cité par l'évangéliste (Psaume 22.19) sont complètement synonymes et que Jean est le jouet de son imagination en voulant distinguer soit entre les verbes partager et jeter le sort, soit entre les substantifs ἱμάτια, vêtements, et ἱματισμός, robe (LXX). Mais une étude plus approfondie du parallélisme, dans la poésie hébraïque, montre que le second membre ajoute toujours une nuance ou une idée nouvelle à l'idée du premier. Autrement le second ne serait qu'une oiseuse tautologie. Il n'y a pas répétition, mais progression. Ainsi, dans ce verset, la gradation du pluriel בגדים, vêtements, au singulier לבוש est manifeste. Le premier terme désire les différentes pièces composant l'habillement de dessus, et le second, le vêtement proprement dit, après l'enlèvement duquel on est entièrement nu, la tunique. Le passage de Job 24.7-10 confirme cette distinction naturelle. La gradation d'un verbe à l'autre n'est pas moins sensible. C'est déjà une grande humiliation que de voir ses vêtements partagés. Après cela, le condamné doit se dire qu'il n'a plus qu'à mourir. Mais quelle humiliation plus grande que de voir ses vêtements tirés au sort et d'être ainsi assimilé à un vil jouet ! David avait voulu décrire ces deux degrés, et Jean fait remarquer que dans le supplice de Jésus ils se sont littéralement reproduits l'un et l'autre ; non que l'accomplissement de la prophétie tint à ce détail, mais il ressort plus distinctement par cette coïncidence, et cela d'autant mieux que tout s'exécute par le ministère d'agents grossiers et aveugles, les soldats romains : comparez les remarques sur 12.13,16. - C'est sur cette dernière idée que Jean veut appuyer, quand il conclut le récit de cette scène par ces mots : Voilà donc ce que firent les soldats. Le gouverneur romain avait proclamé Jésus le roi des Juifs ; les soldats romains, sans le vouloir, le signalèrent comme le vrai David promis dans le Psaume 22.
Strauss pense (Leben Jesu für das d. Volk, p. 569 et suiv.) que lorsque les prétentions messianiques de Jésus eurent été démenties par la croix, l'Eglise chercha dans l'A. T. l'idée du Messie souffrant et l'y trouva, surtout dans les Psaumes 22 et 69. On imagina dès lors sur ce programme tout un tableau fictif de la Passion. Ainsi les faits auraient d'abord créé l'exégèse ; puis l'exégèse aurait créé les faits. Mais 1o l'idée du Messie souffrant existait dans la théologie juive avant et indépendamment de la croix (⇒ et (⇒). 2o Il sera toujours difficile de démontrer qu'un juste quelconque dans l'ancienne alliance ait pu espérer, comme l'auteur du Psaume 22, que l'effet de sa délivrance serait la conversion des peuples païens et l'établissement du règne de Dieu jusqu'au bout de La terre (v. 28-32).
Le legs filial :
Notes
[1] Philon, in Flaccum.
[2] Comparez Actes 12.4, où l'on trouve quatre détachements, chacun de quatre hommes ; sans doute un pour chacune des quatre veilles.