Le pluriel τῶν λόγων τούτων, ces paroles, chez les alex. et autres, montre que le v. 12 n'a fait que résumer le discours des Juifs. Devant la menace qu'il impliquait, le juge, qui depuis si longtemps déjà reniait son rôle, baisse la tête et se résigne Sans dire un mot de plus, il fait amener Jésus hors du prétoire, car la sentence devait être prononcée en présence de l'accusé ; et il monte une seconde fois sur son tribunal. - Le nom Λιθόστρωτον signifie : lieu pavé en pierres. Devant le prétoire se trouvait un de ces pavés de mosaïque sur lesquels les magistrats romains avaient coutume de placer leur siège judicial. Le nom araméen Gabbatha n'est point la traduction du précédent ; il est emprunté à la nature du lieu. Il signifie : éminence, colline.
Jean intercale ici l'indication du jour et de l'heure où la sentence fut prononcée. Dans quel but ? Serait-ce à cause de la solennité et de l'importance de ce moment décisif pour le sort de l'humanité ? Ou bien veut-il expliquer par là l'impatience des Juifs, qui se manifeste au v. 15, de voir ce long procès se terminer enfin et le supplice se consommer avant la fin de cette journée ? - C'était la préparation de la Pâque, dit Jean. Les interprètes qui pensent que le repas pascal avait été célébré la veille au soir donnent à παρασκεύη, préparation, la signification technique que ce terme a parfois dans la langue patristique, celle de vendredi, ce jour étant celui où l'on préparait les aliments pour le sabbat : « la préparation du sabbat. » Comparez Matthieu 27.62 ; Luc 23.54, et surtout Marc 15.42 : « la préparation qui est le pro-sabbat. » Le complément τοῦ πάσχα, de la Pâque, devrait rappeler dans ce cas la semaine pascale, à laquelle appartenait ce vendredi-là. Mais de ce que παρασκεύη tout court a pris ce sens technique de vendredi, il ne résulte pas que, quand ce mot suivi d'un complément comme τοῦ πάσχα, de la Pâque, il ne conserve pas son sens naturel de préparation : « la préparation de la Pâque. » Ce complément a précisément pour but de distinguer cette préparation de la Pâque de la simple préparation sabbatique ordinaire. S'il ne s'agissait que d'indiquer le jour de la semaine, à quoi bon ajouter ici le complément : de la Pâque, qui n'apprenait absolument rien au lecteur, puisqu'après 13.1 ; 18.28, etc., nul n'ignorait que l'on ne fût en ce moment dans la semaine pascale ? Chaque lecteur grec, en entendant cette locution devait penser au 14 nisan, connu comme jour où l'on préparait le repas pascal. Cette date concorde donc avec celles de 13.1-29 ; 18.28, et nous conduit, comme tous ces passages à l'idée que le repas pascal n'était point encore célébré, mais devait avoir lieu le soir de ce jour.
D'après Jean, la sentence de Jésus fut prononcée environ à la sixième heure, c'est à dire vers midi, à moins qu'on n'admette la manière de compter d'après laquelle Jean ferait commencer le jour à minuit, selon l'usage du barreau romain. Il est certainement difficile d'accorder cette heure de midi avec le récit de Matthieu, d'après lequel, à cette heure-là. Jésus était depuis un certain temps déjà suspendu à la croix, et plus difficile encore de la concilier avec Marc 15.23, où il est dit que ce fut à la troisième heure, c'est-à-dire à neuf heures, que Christ fut crucifié. Mais la difficulté est-elle réellement moindre si, avec Rettig, Tholuck, Wieseler, Keil, Westcott, etc., nous admettons que Jean compte en partant de minuit et que l'heure indiquée est par conséquent six heures du matin ? N'était-ce pas d'après les synoptiques l'heure où, à la suite de la séance du matin, le sanhédrin amenait Jésus à Pilate ? Keil calcule ainsi : A cinq heures la dernière séance du sanhédrin, jusqu'à six heures ou six heures et demie ; puis les négociations avec Pilate et le prononcé de la sentence peu après. Mais est-il possible de resserrer dans un si court espace :
- la première comparution chez Pilate ;
- l'envoi chez Hérode ; comparez les mots ἐν λόγοις ἱκανοῖς (Luc 23.9) ;
- la discussion relative à la libération de Barabbas ;
- la flagellation, avec la scène de l'Ecce homo ;
- le renouvellement d'enquête, à la suite de cette scène, et enfin le prononcé de la condamnation ?
Non, ce n'est pas trop de la plus grande partie de la matinée pour tant de choses. La leçon τρίτη, troisième (9 heures), dans quelques Mss. de Jean, serait donc en elle-même fort suspecte, quand elle ne serait pas si évidemment une correction destinée à concilier les deux récits. Eusèbe a supposé que quelque ancien copiste avait fait du gamma (Γ = 3) un stigma (ς = 6). Cette supposition est en soi peu vraisemblable. Rappelons-nous plutôt 1o que l'on divisait en gros le jour, comme la nuit, en quatre portions, de trois heures chacune. C'est ce qui explique pourquoi il n'est presque jamais fait mention, dans tout le N. T., que des troisième, sixième et neuvième heures (comparez Matthieu 20.1-5), et pourquoi aussi, comme le remarque Hengstenberg, les expressions à peu près, environ, y sont si fréquentes (Matthieu 27.46 ; Luc 23.44 ; Jean 4.6 ; Actes 10.3,9). Ce mot environ est aussi ajouté par Jean dans notre passage. Il est donc certainement permis de prendre des moyennes, soit chez Marc, soit chez Jean, surtout si l'on se rappelle que, comme le dit Lange, les apôtres n'avaient pas la montre en main. Comme la troisième heure de Marc, proprement neuf heures, peut comprendre tout le temps de huit à dix heures, ainsi la sixième heure chez Jean s'étend certainement aussi de onze à midi. La distance n'est donc plus si grande. Mais surtout, 2o il faut tenir compte d'une circonstance importante, relevée par Lange : c'est que Matthieu et Marc, ayant donné à la flagellation de Jésus le sens qu'elle avait d'ordinaire en pareil cas, en ont fait le commencement du supplice. On le voit clairement par la manière dont ils en parlent tous les deux en la rattachant étroitement au prononcé de la condamnation ; Matthieu 27.20 : « Il leur abandonna Jésus après l'avoir fait fouetter ; » comparez Marc 15.15. Ils ont donc réuni en un seul les deux actes judiciaires nettement distingués par Jean, celui de la flagellation et celui de la condamnation finale, et ils ont ainsi tout naturellement daté le second du même moment que le premier. Comment Weiss peut-il appeler cette solution une affirmation sans preuve ? Elle résulte clairement de la comparaison des récits. Hofmann a proposé la solution suivante : Il faudrait ponctuer après le mot παρασκεύη, et traduire : « C'était vendredi, et de la Pâque la sixième heure » (en retranchant le δέ après ὥρα avec les principaux Mjj.). Mais on compte les heures du jour non celles de la fête !
Il y a une sanglante ironie dans cette parole de Pilate : Voilà votre roi ! Mais elle est à l'adresse des Juifs non de Jésus. Envers ce dernier, Pilate se montre constamment plein d'un respectueux intérêt, qui, vers la fin, va même jusqu'à la crainte. Dans ce sarcasme il y a en même temps un côté sérieux. Pilate comprend que, s'il est un homme par lequel le peuple juif doive remplir dans le monde une mission, c'est celui-ci. - La rage des chefs s'accroît à l'ouïe de cette déclaration. Les trois aoristes impératifs expriment l'impatience, la hâte d'en finir. Pilate est dès maintenant résigné à céder ; mais auparavant il veut se donner le plaisir de retourner encore une fois le poignard dans la plaie : Crucifierai-je votre roi ? Il se venge ainsi de l'acte de bassesse auquel on le contraint. Les Juifs se trouvent poussés par là à la déclaration mémorable par laquelle ils ont prononcé eux-mêmes l'abolition de la théocratie et l'absorption d'Israël dans le monde des Gentils. Eux qui ne nourrissent qu'une pensée, le renversement du trône des Césars par le Messie, ils se laissent entraîner par la haine de Jésus jusqu'à s'écrier devant le représentant de l'empereur : « Nous n'avons pas d'autre roi que César. » « Jesum negant, dit Bengel, usque eo ut omnino Christum negent. »
Après cela, tout est dit. En reniant l'attente du Messie, Israël vient de se renier lui-même ; c'est à ce prix qu'il obtient que Jésus lui soit livré. Ἀυτοις, à eux, dit Jean, et non aux exécuteurs romains. Car ceux-ci ne seront que les instruments aveugles du meurtre juridique qui va se commettre.
La critique moderne (Baur, Strauss, Keim) envisage tout le tableau de la conduite de Pilate comme fictif. La pensée de l'auteur serait de personnifier en Pilate la sympathie du monde païen pour l'Evangile et de faire retomber sur Israël à peu près toute la responsabilité du crime. Mais :
- Le fait ne se présente pas autrement chez les synoptiques, dans les Actes et dans les épîtres. Dans Matthieu, le gouverneur est étonné (v. 14) ; il sait que c'est par envie que les chefs lui livrent Jésus (v. 18) ; il s'efforce d'opérer par le moyen du peuple sa libération plutôt que celle de Barabbas (v. 17 et 22). Il demande indigné : « Quel, mal a-t-il donc fait ? » (v. 23). Il voit qu'il ne gagne rien et finit par céder en se déclarant, par un acte solennel, innocent du sang de ce juste (v. 24). Voilà le tableau de la condamnation de Jésus par Pilate dans l'évangile qu'on appelle judéo-chrétien. Diffère-t-il réellement du tableau de Jean ? Marc fait ressortir encore plus clairement que Matthieu l'empressement avec lequel Pilate profite de la demande spontanée de la foule de lui relâche un prisonnier, et l'appui qu'il compte trouver, pour sauver Jésus, dans la sympathie populaire (v. 8-10). Luc ajoute aux autres tentatives de Pilate celle du renvoi de Jésus à Hérode et la proposition deux fois répétée de le relâcher au prix d'une simple flagellation (v. 16 et 22). « Ayant le désir de délivrer Jésus, » est-il dit expressément v. 20. Puis au v. 22 : « Et il leur dit pour la troisième fois : Quel mal a-t-il donc fait ? » Dans les Actes, dont on relève aujourd'hui la tendance conciliatrice envers le judaïsme, Pierre charge, aussi bien que Jean, les Juifs de toute la responsabilité du meurtre : « Vous l'avez cloué par les mains des méchants » (Actes 2.23 ; comparez 3.15). Il n'y a pas jusqu'à Jacques qui, s'adressant aux riches de sa nation, ne leur dise : « Vous avez condamné et mis à mort le Juste » (5.6). L'Apocalypse enfin ce livre dont on fait le manifeste du judéo-christianisme le plus prononcé, désigne Jérusalem, comme « la Sodome et l'Egypte spirituelle où notre Seigneur a été crucifié » (11.8). La notion de lieu (où) renferme bien évidemment ici celles de causalité et de responsabilité.
- D'ailleurs le second siècle, où l'on prétend placer la composition du IVe évangile, fut, depuis Trajan jusqu'à Marc-Aurèle, un temps de persécution sanglante de la part du monde païen contre l'Eglise, et il serait bien étrange qu'à cette époque un auteur eût attribué au gouverneur romain un caractère imaginaire dans le but de personnifier en lui la sympathie du monde païen pour l'Evangile[1] !
- Enfin la scène retracée par Jean se défend d'elle-même. Il est impossible de dépeindre plus au naturel l'astuce la persévérance, l'impudente souplesse de l'accusateur décidé à réussir à tout prix, d'une part, et de l'autre, la lutte opiniâtre, dans le cœur du juge, entre la conscience de sa charge et le soin de ses intérêts, entre la crainte de sacrifier un innocent, plus redoutable peut-être qu'il n'y paraissait extérieurement, et celle de pousser à bout un peuple exaspéré par des injustices criantes et de se voir accusé auprès d'un empereur soupçonneux dont un trait de plume (Reuss) pouvait le précipiter dans l'abîme ; entre le froid scepticisme enfin et les impressions passagères de la religiosité naturelle et même de la superstition païenne. Reuss reconnaît que c'est « le quatrième évangile qui donne la véritable clef du problème de la conduite inconcevable de Pilate : « Jésus fut sacrifié par lui à une exigence de position (p. 675). Sauf les lacunes naturelles résultant « de ce qu'aucun témoin n'a tout vu d'un bout à l'autre » le récit évangélique (y compris celui de Jean) porte, selon cet auteur, « le cachet d'une entière authenticité » (ibidem.). Ces deux figures, en effet, l'une d'une froide et diabolique perversité (Caïphe, comme représentant du sanhédrin), l'autre d'une lâcheté et d'une mobilité d'impression digne de pitié, contrastant toutes deux avec la calme dignité et la sainte majesté du Christ, - forment un tableau que nous ne craignons pas d'appeler le chef-d'œuvre de l'évangile de Jean et qui, à lui seul, pourrait au besoin servir à tout cet écrit de certificat d'authenticité.
Où Jean a-t-il puisé des renseignements si parfaits ? Peut-être a-t-il tout vu lui-même. Les séances judiciaires chez les Romains étaient publiques, et il n'était pas empêché d'entrer dans la cour du prétoire par le même scrupule que les Juifs. Car il n'avait pas, lui, de pâque à manger le soir.
Troisième section
Le supplice de Jésus.
- Le crucifiement : v. 16b à 18 ;
- L'écriteau : v. 19 à 22 ;
- Le partage des vêtements : v. 23-24 ;
- Le legs filial : v. 25 à 27 ;
- La mort : v. 28 à 30 ;
- Le brisement des jambes et le coup de lance : v. 31 à 37 ;
- L'inhumation : v. 38 à 42.
Jean ne veut pas présenter le tableau complet du supplice de Jésus. Il relève quelques circonstances omises par ses devanciers et en même temps complète et précise leurs récits.
Le crucifiement :
Notes
[1] Il faut cependant remarquer que c'est dans des écrits apocryphes du IIe siècle, comme l'Evangile de Pierre ou les Actes de Pilate (l'écrit primitif, cité par Justin), que l'on rencontre la tendance à altérer - dans un but apologétique - le vrai cours des choses tel qu'il ressort de nos évangiles, pour faire paraître Pilate dans le jour le plus favorable et le décharger de la responsabilité du meurtre de Jésus en la rejetant sur les Juifs. On sait que, dans l'évangile de Pierre (v. 2), c'est Hérode qui donne, l'ordre de le conduire au supplice. Pilate y est l'ami de Joseph d'Arimathée (v. 3) et appelle Jésus le Fils de Dieu (v. 46). G. G.