Tandis que les synoptiques racontent d'une manière suivie les trois reniements de Pierre, probablement parce que dans l'évangélisation orale le récit de ce fait formait un petit tout particulier, un ἀπομνημόνευμα, Jean répartit les trois actes du reniement dans le cours de sa narration, passant alternativement de Pierre à Jésus et de Jésus à Pierre. Ce récit, plus articulé reproduit certainement le vrai cours des choses, et rien ne révèle mieux dans l'auteur de notre évangile le témoin des faits qui, par ses souvenirs, dominait la tradition reçue. « Même supériorité, dit avec raison Renan, dans le récit des reniements de Pierre. Tout est plus circonstancié, mieux expliqué. » - Avec l'article ὁ, le, le terme l'autre disciple ne pourrait être rapporté qu'au disciple que Jésus aimait, dont nous avons constaté la liaison particulière avec Pierre (13.23-24). Mais cet article manque chez les alex. et dans les anciennes versions. Rien d'ailleurs dans le contexte ne justifie l'emploi de l'article défini. Si on lit, comme on doit le faire, « un autre disciple, » ce peut être Jean lui-même ; c'est la supposition la plus ordinaire. Cependant la périphrase dont il se sert pour garder l'anonyme est plutôt celle-ci : « le disciple que Jésus aimait » (13.23 ; 19.26). J'ai essayé précédemment de justifier ce changement d'expression en disant que « ce n'était pas le cas d'employer un terme de tendresse au moment où les disciples venaient d'abandonner leur Maître ; » mais cette explication est un peu subtile. Jean n'a-t-il point désigné par cette locution quelque autre disciple, son frère Jacques, par exemple, qu'il ne nomme pas plus que lui-même ou que sa mère, dans tout son évangile ? - Suppe (Pastoralblœtter de Leonhardi et Zimmermann, 1887) a supposé que ce disciple serait Marc. qui habitait à Jérusalem et qui, d'après une ancienne tradition[1], aurait été de race sacerdotale : il aurait pu ainsi avoir des relations avec le grand-sacrificateur. Mais il est plus probable qu'il faut reconnaître Marc dans ce jeune homme qui s'enfuit de Gethsémané (Marc 14.51-52) et qui ne saurait par conséquent être le disciple qui introduisit Pierre dans la cour du grand-prêtre. - Delff et Bousset (voir t. I p. 23) ont vu dans ce disciple « le prêtre Jean de Jérusalem » (πρεσβύτερος Ἰωάννης de Papias), apparenté à la famille sacerdotale et que l'évangile appelle « le disciple que Jésus aimait. » Mais ce dernier ne peut être que Jean, fils de Zébédée, et le prêtre Jean de Jérusalem est un personnage dont l'existence est au moins problématique. - Nous ignorons les relations que Zébédée et ses fils pouvaient avoir avec la maison du souverain sacrificateur : Peut-être la profession même de Zébédée en avait-elle fourni l'occasion. Grâce à ces relations, ce disciple avait pu pénétrer avec le cortège dans le palais sacerdotal, et bientôt il put en frayer l'accès à Pierre, qui avait sans doute réclamé de lui ce service.
De quel grand-sacrificateur Jean veut-il parler quand il dit v. 15 : dans la cour du grand-sacrificateur (αὐλή, plus probablement ici la cour intérieure que le palais lui-même) ? D'un côté, si l'on considère le rapport du ἠκολούθει, suivait, v. 15, au ἀπήγαγον, emmenèrent, v. 13, il semble qu'il ne peut être question que du palais d'Anne. D'un autre côté, après les v. 13 et 14, comment supposer qu'il puisse être question d'un autre grand-sacrificateur que de Caïphe qui vient de recevoir expressément ce titre ? Sans doute Anne est aussi appelé ἀρχιερεύς, (Actes 4.6), et Schürer a montré que ce titre pouvait s'appliquer à tous les membres des familles privilégiées dont on tirait ordinairement les grands-sacrificateurs. Néanmoins, ce titre n'a nulle part ce sens large dans notre évangile, et il serait bien difficile de croire qu'après avoir opposé, comme il l'a fait au v. 13, Caïphe comme « le grand-sacrificateur de cette année-là, » à Anne, son beau-père, Jean désignât ce dernier, quelques lignes plus bas, par le titre de grand-sacrificateur tout court. Comment les lecteurs, qui n'avaient jamais entendu parler d'Anne, auraient-ils pu supposer qu'il portât aussi ce titre ? C'est donc bien de la maison de Caïphe que Jean veut parler, s'il n'a pas écrit d'une manière inintelligible. Mais dans ce cas on se
demande comment les relations du disciple avec le sacrificateur Caïphe et le personnel de sa maison purent lui ouvrir l'entrée de la demeure d'Anne chez qui l'on conduisit d'abord Jésus ? Il n'y a qu'une solution à cette question que fait naître le récit de Jean lui-même, abstraction faite de celui des synoptiques : ces deux personnages habitaient le même palais[2]. Le lien d'étroite parenté qui les unissait explique cette circonstance, et c'est sans doute la raison pour laquelle Jean a relevé ce trait. Meyer a donc tort de dire que le texte n'offre pas le moindre indice en faveur de cette opinion. Le récit de Jean y conduit directement
Les Hébreux avaient assez communément des portières (Josèphe, Antiq. VII, 2, 1 ; Actes 7.13 ; 2 Samuel 4.6 d'après le texte des LXX)[3] - Le καί, aussi (« n'es-tu pas, toi aussi… »), montre que cette femme connaissait déjà le disciple anonyme comme un des adhérents de Jésus. - Les trois reniements de Pierre ont, ainsi que l'observe Luthardt, trois points de départ historiques distincts, qui se trouvent plus ou moins répartis entre les quatre évangélistes : 1o l'introduction de Pierre dans la cour par un ami connu lui-même comme disciple de Jésus ; 2o le souvenir qu'avaient conservé de Pierre ceux qui l'avaient vu au moment de l'arrestation de Jésus : 3o son dialecte galiléen. A ces circonstances extérieures, qui provoquèrent l'épreuve, s'en ajoutait une intérieure, qui facilita la chute : le souvenir du coup qu'il avait porté et qui l'exposait plus que tous les autres à être enveloppé dans le jugement de son Maître. La peur se coalisa donc avec la présomption ; et ainsi se vérifia l'avertissement que Jésus lui avait donné : « L'esprit est prompt, mais la chair est faible. »
Les δοῦλοι, serviteurs, v. 18, désignent les valets attachés privément à la maison sacerdotale ; les ὑπηρέται, huissiers, sont les serviteurs officiels du sanhédrin, chargés de la police du temple. - Les derniers mots du v. 18 : Pierre était là se tenant avec eux et se chauffant, sont reproduits littéralement au v. 35. Ils sont placés ici, comme pierre d'attente en vue de la reprise prochaine du récit relatif à Pierre, à la suite de la comparution de Jésus. Il résulte de là : 1o qu'il y a impossibilité absolue à placer les deux derniers reniements dans une autre localité que le premier ; et 2o que ces deux derniers ont eu lieu, non pas après mais pendant l'interrogatoire de Jésus. - Les verbes à l'imparfait font tableau et signifient que la situation décrite demeure pendant tout l'interrogatoire qui va être raconté, en sorte que, d'après le récit, la scène v. 25 et 26 (Pierre) a eu lieu simultanément avec celle de v. 19-23 (Jésus).
3o) Comparution chez Anne :
Notes
[1] Voir mon Introd. au N. T., II, p. 330.
[2] Cette opinion est partagée par Lange, Hengstenberg, Luthardt, Riggenbach, Hofmann, Keil, Wahle, Schanz. Bonnet, etc. et aussi par par Zahn (Einl., II, p. 522).
[3] Voir cependant la variante de Syrsin (v. 17) et Merx (Die vier kanon. Evang. nach ihrem ältesten bekannten Text, I, 1897. p. 223), qui déclare une « servante-portière » impossible en Orient. Voir aussi Blass, Evang. sec. Joh., p. LII.