Jean ne fait-il point allusion au caractère naturel de Pierre, en le désignant par son nom de Simon ? Comparez 21.15-17. - Luc 22.38 prouve que les apôtres avaient, en effet, apporté des armes. - Ce fait avait déjà été rapporté par les synoptiques : pourquoi Jean le mentionne-t-il ? Il veut sans doute lui rendre la précision qu'il avait perdue dans la narration orale : le nom de Pierre avait été omis, très probablement à dessein ; celui de Malchus, oublié.
On impute de nouveau à l'auteur l'intention de rabaisser Pierre ; mais en quoi ? Son action ne manque certainement ni de courage, ni de foi, ni d'amour. - Et Malchus ? Comment découvrir dans l'indication de ce nom la moindre trace d'une intention spéculative, idéale ou religieuse ? Néanmoins Keim demande : « Si ces noms étaient connus, comment Marc et Luc les omettraient-ils ? » Comme si ce que Luc et Marc ont ignoré, un autre mieux informé n'a pas pu le savoir ! Comment se persuader qu'un chrétien sérieux du IIe siècle, écrivant loin de la Palestine, à Alexandrie, en Asie Mineure ou à Rome, eût affiché la prétention de connaître le nom d'un domestique de la maison sacerdotale, et de plus le rôle joué par un parent de ce domestique (v. 26) ! Un si pitoyable charlatanisme est-il compatible avec le caractère de l'auteur du IVe évangile ? Le petit détail « l'oreille droite, » se trouve également dans Luc 22.50 : ce serait, d'après Strauss, une amplification légendaire. A quel degré de puérilité ne fait-on pas descendre la narration évangélique ! - L'acte de Pierre, tout en témoignant d'une foi puissante et de la sincérité de sa déclaration 13.37, n'en compromettait pas moins la cause de son Maître. Peu s'en est fallu que Pierre n'ait ôté par là à Jésus le droit de dire à Pilate (v. 36) : « Si mon règne était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi. » La réponse de Jésus a tracé à l'Eglise sa ligne de conduite dans les temps de persécution. C'est celle de la résistance passive, que l'Apocalypse appelle (13.10) « la patience des saints. » - L'image de la coupe pour désigner le sort à subir rappelle l'expression semblable dans la prière de Jésus à Gethsémané, chez les synoptiques. - Luc seul mentionne la guérison miraculeuse de Malchus. Ce fait explique comment Pierre ne fut pas mis en accusation pour crime de rébellion.
Deuxième section
Le procès de Jésus.
- Le procès ecclésiastique : 18.12-27
- Le procès civil : 18.28 à 19.16a
I. Le procès devant le Sanhédrin
Le morceau suivant contient le récit d'une comparution de Jésus chez Anne, ex-grand-sacrificateur, récit avec lequel se trouve comme entrelacé celui du reniement de saint Pierre. Cette comparution n'est point mentionnée dans les synoptiques. En échange, ceux-ci racontent comment Jésus fut conduit de Gethsémané chez Caïphe, où il parut devant le sanhédrin et fut condamné à mort ; cette séance solennelle et décisive n'est pas mentionnée par Jean.
Plusieurs pensent qu'il n'y a eu en réalité qu'une seule séance, celle que racontent les synoptiques et qu'ils placent chez Caïphe ; soit que, comme Baur, Scholten, Keim. Holtzmann, etc., ils déclarent que la séance chez Anne, racontée dans notre évangile, n'est qu'une invention de son auteur[1], soit que, comme quelques anciens, Calvin, Lücke, de Wette, Tholuck, Langen[2], Lutteroth[3], ils pensent qu'il n'y eut chez Anne qu'un arrêt d'un moment, après quoi l'on se rendit immédiatement (dès le v. 15) chez Caïphe, chez lequel eut lieu la comparution racontée par Jean v. 19-23, comparution qu'il faudrait dans ce cas envisager comme identique avec la scène de la condamnation de Jésus dans les synoptiques. Ni l'une ni l'autre de ces opinions ne sont admissibles. Dans quel intérêt l'auteur du IVe évangile aurait-il inventé cette comparution chez Anne ? On répond : Afin de présenter tes Juifs sous un jour plus odieux en faisant condamner Jésus successivement par deux de leurs grands-prêtres. Mais en racontant de cette manière, le pseudo-Jean ne ferait pas même condamner Jésus par un grand-sacrificateur, puisque la séance chez Anne est un simple interrogatoire sans jugement et que la séance des synoptiques, où le jugement a été prononcé, est omise par lui ! La seconde opinion vient se heurter contre le v. 24 qui prouve que ce ne fut qu'après l'interrogation chez Anne que Jésus fut envoyé chez Caïphe (voir à ce verset). Si le théâtre des deux scènes est différent, leur contenu ne l'est pas moins : la première est une simple enquête préalable, la seconde un acte judiciaire en toutes formes, le prononcé officiel du jugement. D'ailleurs à quoi aurait servi cet arrêt chez Anne, et pourquoi Jean l'eût-il si expressément mentionné, si rien ne s'y était passé ? Lutteroth suppose qu'on avait trouvé convenable d'informer Anne, en passant, du succès de l'arrestation. Mais eut-il valu la peine de mentionner un pareil détail ? - Comme on ne pouvait arriver à une solution satisfaisante, soit en niant l'interrogatoire chez Anne, soit en le confondant avec la séance chez Caïphe, Beyschlag a essayé du moyen opposé : il pense que la séance chez Anne a eu lieu comme le raconte Jean, mais qu'après cela il n'y en a eu aucune autre durant la nuit, comme celle que racontent Matthieu et Marc, et que cette dernière n'est autre que celle qui, d'après Luc, eut lieu le matin du lendemain (22.66-71) ; les deux premiers synoptiques l'auraient placée dans le cours de la nuit, parce qu'ils l'auraient confondue avec l'interrogatoire chez Anne dont ils ne parlent pas[4]. La raison alléguée pour cette hypothèse est que, si le jugement avait été rendu durant la nuit, il n'y aurait plus eu besoin d'une séance le lendemain matin, comme celle que raconte Luc. Nous constaterons l'erreur de Beyschlag sur ce dernier point. Mais ce qui de plus rend suspecte toute cette manière de voir, c'est l'erreur grossière qu'on impute ainsi à Marc et Matthieu.
Il ne nous paraît pas qu'il y ait de doutes à élever sur ce fait de deux séances de nuit parfaitement distinctes, dont l'une eut lieu chez Anne (Jean), l'autre chez Caïphe (Matthieu et Marc) : c'est ce que la plupart reconnaissent : ainsi Néander, Meyer, Weiss, Luthardt, Keil, Reuss, etc. Les synoptiques ont omis la première, soit parce qu'ils l'ignoraient, soit parce qu'elle n'avait amené aucun résultat important. Jean, de son côté, n'ignorait pas la seconde il y fait clairement allusion dans le premièrement du v. 13, qui suppose, comme secondement, la comparution devant Caïphe (voir l'exégèse) ; puis dans le v. 24, qui mentionne expressément comme fait subséquent l'envoi de Jésus à Caïphe par Anne lui-même ; enfin dans le v. 28. où Jésus est conduit à Pilate, non de chez Anne, mais de chez Caïphe. C'est ainsi que Jean, s'il ne raconte pas la séance chez Caïphe, en indique très exactement la place, absolument comme il l'avait fait au v. 1 pour la scène de Gethsémané. D'ailleurs, ce qui achève de démontrer que Jean n'a pu ni ignorer ni nier la scène du jugement chez Caïphe, c'est tout ce qui suit dans son propre récit. Il nous représente le sanhédrin allant demander à Pilate la confirmation et l'exécution de la sentence de mort qu'il avait prononcée (v. 31 ; 19.7,11,16). Or, dans la séance chez Anne dont Jean a retracé le tableau, il n'y a aucune condamnation prononcée. Le récit de Jean implique donc lui-même une séance proprement dite du sanhédrin, fonctionnant comme haute-cour de justice pour le jugement de l'accusé, par conséquent la séance chez Caïphe telle que la décrivent Marc et Matthieu. On demandera quel était dans ce cas le but de la comparution chez Anne. Elle devait avant tout servir à tirer de la bouche de Jésus quelque parole compromettante propre à motiver sa condamnation : car on était embarrassé à ce sujet, comme le prouve l'appel des faux témoins dans les synoptiques. De plus, les usages juridiques requéraient cette formalité. Une sentence capitale ne pouvait être prononcée par le sanhédrin que le jour qui suivait celui où l'accusé avait comparu[5]. Dans ce cas, il était impossible d'observer complètement cette forme, puisqu'on avait décidé de hâter les temps ; comparez Marc 14.2. Mais au moins devait-on chercher à sauver autant que possible les apparences et offrir le simulacre d'une première séance préliminaire, avant celle où la sentence serait prononcée. Les synoptiques, comme cela est conforme à la nature de la tradition orale, n'ont conservé
le souvenir de celle-ci, qui seule avait marqué historiquement : Jean, conformément à sa manière de faire ordinaire omet la séance solennelle suffisamment connue par le récit synoptique, et rétablit la portion des faits omise par eux, non sans doute simplement pour les compléter matériellement, mais pour ne pas laisser perdre le rayon de la gloire de Jésus qui avait brillé dans la séance tenue chez Anne. Luthardt et Weiss pensent que, si Jean a rapporté la scène chez Anne, c'est uniquement en vue du reniement de Pierre qui s'y rattache et qu'il voulait raconter pour montrer l'accomplissement de la parole de Jésus 13.38. Mais si le récit de cette comparution n'avait eu que ce but-là, il eût suffi de l'indiquer sans décrire la scène dans tous ses détails.
Hilgenfeld explique l'omission chez Jean de la scène de la condamnation de Jésus par le sanhédrin, par la raison que la messianité juive de Jésus y avait été très fortement accentuée, ce qui déplaisait au pseudo-Jean. Mais avec la liberté dont cet auteur usait à l'égard de l'histoire (d'après cette école), rien ne lui était plus facile que de modifier le récit de cette scène, par exemple en faisant porter la sentence de Jésus uniquement sur l'affirmation de sa dignité de Fils de Dieu, ce qui convenait parfaitement à l'esprit de son écrit. D'ailleurs, si l'idée de la charge messianique lui répugnait tellement, pourquoi l'aurait-il rappelée dès les premiers et jusque dans les derniers mots de son évangile (1.42,46,50 ; 20.31) ? Cependant Keim s'échauffe : « Qui est assez aveugle… pour chercher la vérité dans un récit qui - après avoir introduit l'interrogatoire chez Anne comme un fait de nature décisive - écarte (ignorirt) de la manière la plus impardonnable celui chez Caïphe (p. 322-323) ! Mais quel résultat décisif a donc eu la séance chez Anne ? Ce résultat, d'après Jean lui-même, a été nul, au grand dépit des ennemis de Jésus qui comptaient découvrir contre lui quelque grief pour la grande séance juridique qui allait suivre. Quant à la séance chez Caïphe, elle n'est nullement écartée (ignorirt), nous venons de le voir, puisque Jean lui assigne très correctement et à plusieurs reprises sa place (v. 24, 28). - Reuss, dans son Histoire évangélique (p. 663), s'exprime ainsi : « Jean ne dit rien, et nous ajouterons sans nous tromper, ne sait rien de l'interrogatoire officiel et du procès devant la cour, parce que tout interrogatoire officiel et du procès devant la cour, parce que tout cela s'est fait à huis-clos. Nous avons constaté au contraire que Jean connaît parfaitement les faits qu'il omet. Comment n'aurait-il pas connu le jugement de Jésus par le sanhédrin, ne fût-ce que par la tradition orale qui a passé dans les synoptiques et par les synoptiques eux-mêmes, qu'il connaissait, comme Reuss l'avoue lui-même ? Si donc il n'a pas raconté cette scène, c'est qu'il n'a pas voulu le faire, et nous savons pourquoi. Que ce fait soit contraire au système de Reuss sur la composition du IVe évangile, il n'en est pas moins incontestable. Quant à Renan, beaucoup plus impartial que les théologiens, il ne marchande pas au récit de Jean son admiration. « Seul, dit-il, notre auteur fait conduire Jésus chez Annas, beau-père de Caïphe. Josèphe confirme la justesse de ce récit… Cette circonstance dont les deux premiers évangiles ne se doutent pas, est un trait de lumière. Comment un sectaire écrivant en Egypte ou en Asie Mineure eût-il su cela ?… C'est une forte preuve de la valeur historique de notre évangile » (p. 522 et 407). En effet, la parenté d'Anne et de Caïphe, qui, comme nous le verrons, est un élément important dans l'explication du récit, constitue un renseignement que Jean doit avoir reçu de première main, car Josèphe lui-même ne mentionne point ce fait, quoiqu'il concorde parfaitement avec son récit.
1o) Jésus chez Anne :
Notes
[1] Selon Holtzmann (Hand-Comm. IV. p. 187, comparez déjà Keim. III, p. 324), Jean cherche à concilier Matthieu et Marc (qui racontent une séance de nuit chez Caïphe) avec Luc (qui ne connaît qu'une séance du matin) en admettant une première séance d'enquête, précédant la séance du jugement, et répartit les deux actes entre les deux grands-prêtres, Anne (connu par Luc 3.2 et Actes 4.6) et Caïphe (Matthieu), ne racontant que le premier et laissant le lecteur se représenter le second d'après le récit connu des synoptiques, « de sorte que Matthieu se trouve avoir raison quant à la personne du juge et Luc quant à l'heure du jugement. » - Cette ingénieuse combinaison ne rend nullement compte des indications si précises relatives à la séance chez Anne. (G. G.)
[2] Die letzten Lebenstage Jesu, 1864.
[3] Essai d'interprétation des dernières parties de l'évangile de saint Matthieu. 1876.
[4] Voir Leben Jesu, 4e éd., I, p. 420-421.
[5] Schürer. Gesch. des jüd. Volkes. II. p. 162, 165, d'après Sanhédrin, IV, 1 ; V, 5.