Si Jésus avait prononcé les paroles précédentes sur le chemin de Jérusalem à Gethsémané, il devait être maintenant sur le point de passer le torrent de Cédron. En ce moment décisif, il se recueille et prie. - Les mots : Il dit ces choses, distinguent nettement les discours précédents de cet acte solennel de la prière. C'est aussi ce qu'indique l'élévation du regard au ciel. Jusque-là Jésus avait contemplé les disciples en leur parlant. Elever les yeux vers le ciel exprime l'effort naturel de l'âme pour échapper à la prison de la terre, l'aspiration à la contemplation du Dieu vivant, dont la gloire resplendit surtout dans la pure sérénité des cieux. Sans doute cet acte peut avoir lieu dans une chambre (Actes 7.55) ; mais il se comprend mieux en plein air ; comparez 11.41 ; Marc 7.34. Les mots : Et il dit, signalent le moment où, au travers de ce ciel visible, son cœur a rencontré la face de Dieu et où, dans le Dieu de cet univers, il contemple son Père. La leçon alex. : « ayant levé les yeux, il dit, » est plus coulante et plus grecque ; la leçon reçue : « il leva les yeux et dit, » est plus simple et plus hébraïque ; serait-ce là une preuve en faveur de la première ! - Le nom de Père exprime l'esprit de toute la prière qui va suivre. Jésus employa certainement le terme araméen Abba ; comparez Marc 14.36. Ce terme, dans lequel il avait coutume de concentrer les plus saintes émotions de son cœur filial, devint sacré pour les chrétiens et passa tel quel dans la langue du N. T., comme expression du sentiment de l'adoption divine et de l'adoration filiale (Romains 8.15 ; Galates 4.6). - L'heure est celle dont Jean et Jésus lui-même avaient dit plusieurs fois, dans le cours de l'évangile, qu'elle n'était pas encore venue : c'est celle de l'élévation par la mort. Mais pour qu'elle aboutisse à la glorification du Fils, il faudra l'intervention du Père ; c'est ce que demande Jésus par ce mot : Glorifie ! Plusieurs expliquent cette glorification de Jésus par la perfection morale qu'avec le secours divin il fera paraître dans ses souffrances et par la puissance d'attraction qu'il exercera ainsi sur le cœur des hommes. Ces explications sont, comme le reconnaît Reuss, incompatibles avec le v. 5, où l'on voit incontestablement que Jésus pense à sa réintégration personnelle dans l'état divin qu'il avait possédé avant son incarnation. Seulement il ne faut point restreindre cette gloire que redemande Jésus, comme le font en général les interprètes orthodoxes, à la jouissance de la félicité et de l'éclat divins. Car le but de cette demande de Jésus n'est pas sa propre satisfaction, mais la continuation et l'achèvement de son œuvre, ainsi que le montrent les mots suivants : afin que ton Fils te glorifie. Ce qu'il veut, ce sont de nouveaux moyens d'action. Il demande par conséquent la réintégration dans son état divin tout entier, la possession de la toute-présence, de la toute-science et de la toute-puissance divines, dont il s'était dépouillé pour s'approprier un état humain véritable. Il ne peut continuer à glorifier Dieu et à développer l'œuvre du salut, maintenant fondée, qu'à cette condition. Son état personnel doit se transformer, tout aussi bien qu'il s'est transformé quand Jésus a passé de l'état divin à l'existence humaine. Il parle de lui-même à la troisième personne : ton Fils. C'est ce que nous faisons toutes les fois que nous voulons attirer l'attention de celui à qui nous nous adressons, sur ce que nous sommes pour lui. Il n'y a donc rien de suspect dans cette manière de parler que Jean attribue à Jésus. Elle est d'ailleurs conforme à la manière ordinaire dont il parle de lui-même dans les synoptiques, où il se désigne habituellement sous ce titre : le Fils de l'homme. Ce qui serait plus justement suspect, ce serait la forme présentée par la leçon alex. adoptée par Tischendorf et défendue par Weiss et Westcott : « afin que le Fils te glorifie. » Au lieu d'exprimer le sentiment filial de Jésus comme le texte reçu : « ton Fils. » cette leçon a une teinte purement dogmatique, absolument comme dans les passages analogues 1.18 et 16.28. - La particule καί après ἵνα, « afin qu'aussi, » est omise par les alex., et rejetée par Tischendorf, etc. Mais ce petit mot a facilement pu être omis. Il fait bien ressortir la relation entre la glorification du Père par le Fils et celle du Fils par le Père, et par conséquent l'esprit filial qui anime cette demande : Jésus ne veut être glorifié par son Père qu'afin de pouvoir à son tour le glorifier.
Le v. 2 est une annexe explicative du v. 1. Jésus rappelle au Père ce qui lui donne le droit de lui dire : Glorifie-moi ! En priant ainsi, il ne fait que se conformer au décret de Dieu lui-même : Selon que tu lui as donné puissance… Ce don consiste dans le décret par lequel Dieu a attribué la souveraineté sur l'humanité tout entière (toute chair) au Fils, lorsqu'il l'a envoyé remplir ici-bas sa mission de Sauveur (10.36) ; comparez Ephésiens 1.10. - L'œuvre de salut qu'il a à remplir au sein de l'humanité a en effet pour condition la position de Seigneur ; comparez Matthieu 28.18 : « Toute puissance m'a été donnée…, » passage dans lequel la souveraineté obtenue sert de base à l'ordre d'instruire et de baptiser toutes les nations, c'est-à-dire d'en prendre possession. - La seconde proposition : afin qu'il donne la vie, est parallèle à la seconde du v. 1 : afin qu'il te glorifie. Le vrai moyen de glorifier Dieu, c'est de communiquer la vie éternelle, c'est-à-dire d'associer les hommes à la vie de Dieu. En présentant le but de sa demande sous cette nouvelle face, Jésus la motive donc d'une manière différente. Sa demande revient à dire : « Accorde-moi l'ascension, afin que je puisse opérer la Pentecôte. » Car c'est par le don du Saint-Esprit que Jésus communique la vie aux croyants (7.37-39). Weiss ne reconnaît pas cette relation si simple entre la vie et l'Esprit, et prétend ne voir ici que l'extension de l'action de Jésus au monde entier. - Πᾶν, tout, désigne le corps futur des croyants, cette unité, ce ἕν (dont parlent le v. 23 ; 11.52 ; Ephésiens 2.14) que Dieu a éternellement contemplé et donné au Fils (Romains 8.28). Le mot πᾶν est nominatif absolu ; comparez 6.39. La même idée est reprise ensuite et mise à son cas régulier dans le régime αὐτοῖς, leur. Ce pronom pluriel individualise le contenu de la totalité, qui est l'objet du don. Car si le don fait par Dieu à Christ est un acte collectif comprenant tout ce qui croit, la communication de la vie par Christ aux croyants est un fait individuel. - Le terme : ce que tu lui as donné, rappelle les expressions du ch. 6 : « ceux que le Père instruit, attire, donne au Fils » (v. 37, 44, 45, 63) : ce sont ceux que l'action de la loi et de la prophétie amène avides de salut aux pieds de Jésus. - La forme δώσῃ n'est pas grecque ; elle se retrouve cependant Apocalypse 8.3 ; 13.16 dans quelques Mss. Il faut y voir ou un futur conjonctif, forme postérieure dont on croit trouver quelques exemples dans le N. T. (Bæumlein cite ὅψησηε, Luc 13.28 ; καυθήσωμαι, 1 Corinthiens 13.3 ; κερδηθήσωνται, 1 Pierre 3.1 ; εὐρήσης, Apocalypse 18.14) ; ou bien serait-ce le conjonctif d'un aoriste incorrect ἔδωσα au lieu d'ἔδωκα ? Il eût été difficile en effet de dire δώκῃ. Mais la vraie leçon est peut-être δώσει (Vatic.), dont on a cru devoir faire un conjonctif à cause du ἵνα (comparez v. 3 la leçon γινώσκωσι). La leçon δώσω, dans le Sinaït., est incompatible avec la troisième personne employée dans tout le passage. La leçon ἀυτῷ, à lui (le πᾶν), dans le même Ms., est également une correction évidente. - Le sens de l'expression : tout ce que tu lui as donné, est moins étendu que celui du terme toute chair ; elle se rapporte uniquement aux croyants. Si Jésus a reçu puissance sur tout homme vivant, c'est en vue des croyants, que sa mission est de sauver. Comparez Ephésiens 1.22 : « Il l'a donné à l'Eglise comme chef sur toutes choses, » c'est-à-dire comme son chef, qui est en même temps établi sur toutes choses en sa faveur.
Le v. 3 établit la lien entre l'idée de glorifier Dieu (v. 1) et celle de donner la vie éternelle (v. 2) : vivre, c'est connaître Dieu ; glorifier Dieu, c'est donc donner la vie en le faisant connaître.