C'est ici pour Jésus un moment d'une suavité ineffable : il est reconnu et compris, lui Jésus par ces onze Galiléens. Cela lui suffit : son œuvre est pour le moment terminée ; le Saint-Esprit achèvera de le glorifier en eux et par eux dans l'humanité. Il ne lui reste plus qu'à clore l'entretien et à rendre grâces. Jean seul a compris la grandeur de ce moment et nous en a conservé le souvenir. Il ne faut donc pas entendre les mots : Maintenant vous croyez, dans un sens interrogatif, et en quelque sorte ironique, comme si Jésus voulait révoquer en doute la réalité de leur foi. Je ne pense pas même que le ἄρτι, maintenant, fasse opposition à la très prochaine infidélité à laquelle Jésus va faire allusion, comme s'il voulait dire : « Vous croyez maintenant, il est vrai : mais bientôt, comment agirez-vous ! » Au ch. 17, Jésus pourrait-il rendre grâces à son Père avec tant d'effusion pour une foi qu'il viendrait de caractériser de la sorte ? Comparez surtout 17.8 : « Ils ont connu véritablement (ἀληθῶς) que je suis venu d'auprès de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé, » paroles dans lesquelles Jésus fait certainement allusion à notre v. 30. Le mot maintenant me paraît donc plutôt signifier ici : « Maintenant enfin vous voilà arrivés au point où je travaillais à vous conduire : vous m'avez reconnu pour ce que je suis et reçu comme tel. » - La suite v. 32 n'est pas un mais : c'est un simple sans doute ; au v. 33 se trouvera le mais final en réponse à ce sans doute. Cette foi à peine formée va, il est vrai, être soumise à une rude épreuve : le lien se rompra, au moins extérieurement. Mais le lien spirituel restera ferme et triomphera de cette épreuve et de toutes les autres. - Le νῦν, maintenant, que nous avons rendu par déjà, est omis par les alex. ; il peut avoir été retranché parce qu'il semblait que le moment indiqué n'était pas encore là. - L'aoriste 1er passif σκορπισθῆτε, vous serez dispersés, est plus propre à atténuer qu'à aggraver la faute des disciples ; c'est comme un coup violent qui les frappera et qui les étourdira. Cette parole rappelle la citation de Zacharie dans les synoptiques : « Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées » (Matthieu 26.31). C'est dans les mots suivants : Vous me laisserez seul, que s'exprime l'idée de la désertion coupable, mais sur le ton de la tristesse plutôt que du reproche. - Ἕκαστος εἰς ἴδια, chacun chez soi ; chacun dans son domicile respectif. Weiss trouve dans cette expression l'idée de la rupture de la communion entre eux, comme signe de l'ébranlement de leur foi au Messie. Elle indique plutôt la recherche d'un abri sûr, loin du danger qui atteint leur Maître. - Καί, évidemment dans le sens adversatif : et cependant.
Le v. 32 rassure les disciples quant à la personne de leur Maître ; le v. 33 les tranquillise pour eux-mêmes. Tout ce que Jésus leur a dit dans cette dernière soirée doit leur inspirer une pleine quiétude, sur le fondement de la foi qu'ils ont en lui (14.1). Sans doute, il n'a pu leur cacher qu'ils auraient une lutte à soutenir avec le monde (15.18 à 16.4). Mais il faut qu'en face des tribulations qu'amènera cette lutte, leur paix prenne le caractère de l'assurance et devienne bravoure, θάρσος. - Il y a opposition entre les deux régimes : en moi et dans le monde ; le premier désigne la sphère où se puise la paix ; l'autre, le domaine d'où surgit l'angoisse. Ἐγώ, moi, fait ressortir avec force la personnalité unique de celui qui, ayant déjà vaincu pour lui-même, fait de sa victoire celle de tous les siens. - La victoire que Jésus a déjà remportée est avant tout intérieure : il a résisté aux attraits du monde et surmonté ses terreurs. Mais il y a plus : cette victoire morale va se réaliser extérieurement dans la consommation de l'œuvre rédemptrice, sur cette croix acceptée d'avance et qui sera désormais le principe et le monument de la défaite du monde. Cette victoire se continuera par le moyen de ces Onze, qui en seront les porteurs ici-bas.
Troisième section
La prière
Le cri de victoire par lequel Jésus a terminé ses entretiens avec les disciples, était une anticipation de la foi. Pour transformer la victoire proclamée en une réalité présente, il ne fallait rien moins que l'action de la toute-puissance de Dieu. C'est vers elle que Jésus se tourne
On divise ordinairement cette prière en trois parties :
- la prière pour sa propre personne, v. 1-5 ;
- la prière pour ses apôtres, v. 6-19 ;
- la prière pour l'Eglise, v. 20-26.
Et c'est bien là la marche de la prière. Mais la pensée est une : quand Jésus prie pour lui-même, ce n'est pas sa personne qu'il a en vue, c'est l'œuvre de Dieu (voir aux v. 1 et 2) ; quand il prie pour ses apôtres, il les recommande à Dieu comme agents et continuateurs de cette œuvre ; et quand il étend son regard à tous les croyants présents ou futurs, c'est comme aux objets de cette œuvre, en d'autres termes parce que ces âmes sont le théâtre où doit resplendir la gloire de son Père, car son œuvre et la gloire du Père sont pour lui une seule et même chose. Le cadre de la prière est donc celui qu'indique la division généralement admise, mais la pensée unique est celle de l'œuvre du Christ ou de la gloire du Père. Cette prière est ainsi tout entière une inspiration du cœur filial de Jésus.
Cette prière est plus qu'une simple méditation. Jésus avait agi (ch. 13) et parlé (ch. 14-16) : maintenant il use de la forme de langage qui est en même temps parole et acte : il prie. Mais il ne prie pas seulement, il prie à haute voix ; et ceci prouve que, tout en parlant à Dieu, il parle aussi pour ceux qui l'entourent ; non pour leur montrer comment il prie, mais pour les associer au commerce intime qu'il entretient avec son Père et les entraîner à prier arec lui. C'est une réalisation anticipée de cette communion de gloire qu'il demande pour eux au v. 24 : « Qu'ils voient ta gloire que tu m'as donnée ; là où je suis, qu'ils y soient aussi avec moi. » Il les élève dans la sphère divine où il vit lui-même. On a appelé cette prière sacerdotale. C'est bien ici, en effet, l'acte du souverain sacrificateur de l'humanité, qui commence son sacrifice en s'offrant lui-même à Dieu avec tout son peuple présent et futur.
Versets 1 à 5 : Jésus redemande sa gloire divine.