Jésus sent l'approche de son invisible ennemi. C'est ici le pressentiment non seulement de l'arrivée prochaine de Judas, mais aussi de la lutte qu'il aura à subir de la part de Satan à Gethsémané.
On peut donner de ces versets deux explications assez différentes, mais dont le résultat est au fond le même. Ou bien l'on entend le et, καί, devant ἐν ἐμοί, dans un sens concessif : « il vient, et [à la vérité] il n'a rien en moi qui puisse motiver son pouvoir sur moi ; » à quoi Jésus ajouterait : « Mais (ἀλλά) pour que le monde connaisse l'amour que j'ai pour mon Père, je me livre à lui librement. levez-vous ! » Ou bien l'on peut prendre ce καί, et, dans le sens adversatif : « Il vient ; mais il n'a point de prise sur moi : néanmoins (ἀλλά), afin que le monde connaisse… levez-vous, partons d'ici, et que je sois livré à cet ennemi ! » Ce second sens me paraît présenter une pensée plus nette ; le καί est fréquemment adversatif chez Jean et nous en avons expliqué la raison ; comparez par exemple, 6.36 et 15.24. - Plus beaucoup de choses n'exclut pas les quelques entretiens qui vont suivre encore. - Le prince de ce monde : voir 12.31. - Rien moi : rien qui appartienne à son domaine et qui lui donne droit et pouvoir sur moi, l'objet de sa haine. Cette parole implique, chez celui qui la prononce, la conscience de la plus parfaite innocence. - On a souvent fait dépendre le afin que de ποιῶ, je fais : « Afin que le monde connaisse… mon amour pour mon Père…, je vais faire selon qu'il m'a commandé. » Mais le καί devant καθώς, ne permet pas cette construction. Ou bien on a fait dépendre le afin que d'un verbe sous-entendu : « Cela arrive ainsi afin que le monde connaisse que j'aime mon Père et que je fais ce qu'il m'a commandé ; » ainsi Tischendorf ; et cela vaudrait mieux. Mais combien est plus vive une troisième construction qui fait dépendre le afin que des deux impératifs suivants : « Afin que le monde connaisse… levez-vous, partons d'ici ! » Cette manière de parler est absolument la même que cette triomphante apostrophe de Jésus, conservée par les trois synoptiques (Matthieu 9.6 et parall.) : « Afin que tous sachiez… lève-toi et marche ! » - Se lever pour se rendre à Gethsémané, c'était en effet se livrer volontairement à la perfidie de Judas, qui devait venir le chercher en cet endroit bien connu de lui, et à la puissance de Satan, qui préparait là à Jésus une dernière lutte décisive, complément de celle du désert. Jésus savait bien qu'on ne viendrait pas le saisir en pleine ville, dans la salle où il se trouvait en ce moment.
Les impératifs : levez-vous, partons, pourraient n'avoir pas été immédiatement suivis d'effet : c'est là ce que pensent Meyer, Luthardt, Weiss. Keil, Wahle, Reuss, Bonnet, qui prétendent que Jésus est resté encore dans la salle jusqu'après la prière sacerdotale. On s'appuie sur le il sortit, 18.1, et sur la prière solennelle, ch. 17, qui ne peut avoir eu lieu au dehors. Nous verrons que ces raisons ne sont pas décisives. En échange, l'on ne comprend pas pourquoi Jean aurait si expressément mentionné l'ordre du départ, s'il n'eut pas été exécuté : ou du moins, dans ce cas, pourquoi ne pas indiquer cet arrêt par un mot d'explication, comme 11.6 ? Gess dit avec raison : « Puisque Jésus, par l'ordre du v. 31. a donné le signal du départ, nous devons nous représenter les discours suivants, ch. 15 et 16, comme prononcés sur le chemin de Gethsémané. »
Sur les entretiens du chapitre 14.
Le sujet sur lequel roule ce chapitre est bien celui qu'appelait la situation : la prochaine séparation. Jésus tranquillise ses disciples, profondément troublés par cette perspective, en leur promettant un double revoir, l'un plus éloigné dans la maison du Père, au terme de leur carrière terrestre, l'autre tout intérieur et spirituel, mais très prochain. La convenance historique de ces deux grandes pensées est parfaite. - Quant aux questions de Thomas, de Philippe et de Jude, Reuss trouve qu'elles proviennent de malentendus si étranges et de méprises si grossières qu'il est impossible de leur accorder aucune vérité historique. Mais l'exégèse a constaté, au contraire, qu'elles sont complètement appropriées au point de vue des apôtres en ce moment-là. Tant que Jésus était avec eux, malgré leur attachement à sa personne, ils partageaient encore les idées généralement reçues. Ce furent la mort de leur Maître, son ascension et enfin la Pentecôte qui transformèrent radicalement leur notion du règne de Dieu. Rien d'étonnant donc que Thomas, comme les Juifs au ch. 12, se plaigne de ne rien comprendre à un Christ qui quitte la terre ; que Philippe, semblable aux Juifs qui demandaient un signe dans le ciel, réclame en lieu et place de sa présence visible une théophanie sensible ; que Jude enfin se demande avec inquiétude ce que pourra être un avènement messianique dont le
monde ne sera pas témoin. Deux conceptions, celle des disciples, et celle de Jésus, ne cessent de se heurter dans ces dialogues, et pour les avoir reproduites d'une manière si naturelle et si dramatique, à une époque déjà avancée, où le jour s'était fait sur tous ces problèmes qui préoccupaient à ce moment les disciples, il faut certainement avoir assisté à ces entretiens et y avoir pris même une vive part. C'est ce qui ressort du reste avec évidence de la manière dont l'évangéliste nous initie dans ce récit aux révélations intimes et familières de Jésus avec les disciples et au caractère des personnages qui formaient le cercle apostolique. Ou tout cela, ces noms propres, ces questions attribuées à chacun ces allocutions personnelles de Jésus, n'est qu'un jeu indigne d'un homme sérieux, ou c'est le récit d'un témoin qui a lui-même partagé les émotions de cette dernière soirée.
II. La position des disciples dans le monde après l'effusion de l'Esprit.
Jésus venait de promettre aux siens dans le ch. 14 le double revoir, céleste et terrestre, auquel aboutirait la séparation dont la pensée les troublait si fort. Au ch. 15 il se transporte en pensée à l'époque où la réunion terrestre et purement intérieure sera consommée par son retour spirituel. Le Christ glorifié est revenu et vit dans les siens. Ils sont unis à lui et, par lui, entre eux. Sous son impulsion, ils travaillent tous ensemble, comme les membres d'un même corps, à l'œuvre du Père. Voilà la position nouvelle en vue de laquelle il leur donne maintenant les directions, les avertissements et les encouragements nécessaires. Ils seront semblables aux sarments qui couronnent un cep fécond et offrent au monde ses fruits savoureux. Mais le monde, au lieu de les bénir, prendra la hache pour détruire cette noble plante du ciel. Toutefois sa haine n'aura d'autre effet que de faire éclater la force divine qui les soutiendra, et par laquelle ils vaincront le monde. Ainsi, trois idées principales :
- L'état nouveau des disciples à la suite du retour de Jésus par le Saint-Esprit : 15.1-17
- L'hostilité du monde contre cette société nouvelle : 15.18 à 16.4
- La victoire spirituelle que le Saint-Esprit remportera sur le monde par leur moyen : 16.5-15.
Les trois personnages de ce drame à venir sont : les disciples, le monde, le Saint-Esprit. Chacun d'eux domine successivement dans l'une des trois parties du discours suivant.
1o) 15.1-17
A la suite de ces mots : « Partons d'ici. » Jésus et les disciples ont quitté la salle qui vient d'être pour eux comme le vestibule de la maison du Père. Où se rendent-ils ? D'après Westcott, au temple, ouvert durant les nuits de la fête de Pâques. Là est suspendu le cep d'or bien connu qui donne à Jésus l'occasion de se représenter sous l'emblème développé au commencement du discours suivant. Rien de moins vraisemblable, me paraît-il, que cette hypothèse. Pourquoi Jean n'eût-il pas indiqué cette localité comme il l'a toujours fait, et comment dans un pareil lieu Jésus eut-il trouvé un endroit assez solitaire pour ses derniers entretiens et sa dernière prière ? Nous nous représentons plutôt Jésus et les apôtres traversant silencieusement les rues de Jérusalem, et trouvant bientôt, sur la pente qui descend dans la vallée du Cédron, un endroit retiré où ils s'arrêtent. Entouré de ce petit cercle de disciples, en face de Jérusalem et du peuple juif maintenant rassemblé dans cette ville, Jésus contemple la tâche immense qui attend ses disciples comme continuateurs de son œuvre. Se transportant en pensée au moment où son retour spirituel sera consommé, il s'attache avant tout à leur faire comprendre la nature de cette situation si nouvelle pour eux et les obligations qui en découleront. Et d'abord la position, v. 1-3 (en moi) ; puis le devoir de la position, v. 4 (demeurer en moi) ; enfin les conséquences de ce devoir rempli ou non rempli, v. 5-8 (porter du fruit ou brûler).