La parole de Jésus à Judas (verset 27b) n'est point une permission (Grotius) : c'est un ordre. Mais, dit-on, Jésus aurait donc poussé Judas dans l'abîme, en lui parlant de la sorte. Jésus n'avait plus rien à ménager, puisque, dès ce moment décisif, il n'y avait pas de retour possible pour Judas. La soirée était déjà avancée (v. 30), et Jésus avait besoin du peu de temps qui lui restait pour achever son œuvre auprès des siens. Judas s'imaginait dans son orgueil tenir la personne de son Maître entre ses mains. Jésus lui fait sentir qu'il n'est, ainsi que le nouveau maître auquel il obéit, qu'un instrument. Le mot τάχιον signifie : plus promptement ; le sens est donc : « Accélère ton œuvre commencée. » - Jean dit : aucun de ceux qui étaient à table (v. 28). Peut-être s'excepte-t-il tacitement lui-même. Weiss ne le pense pas. Il croit que Jean non plus ne comprit pas la portée de l'injonction de Jésus. - Des mots : pour la fête, plusieurs concluent que ce soir ne pouvait être celui où le peuple célébrait le repas pascal. Car comment faire des achats en un jour sabbatique comme celui-là ? Et si le repas pascal, l'acte essentiel de la fête, était déjà accompli, il n'y avait plus d'achats à faire pour la fête. Mais, d'autre part, on peut dire que, si cette soirée eût été celle du 13 au 14 nisan. la journée du 14 tout entière restait encore pour les achats à faire. Et comment les disciples eussent-ils supposé que Jésus envoyait Judas dans ce but en pleine nuit (Luthardt, Keil) ? Ce passage ne nous paraît donc pas propre à résoudre la question difficile dont il s'agit. Cependant le terme pour la fête se comprend plus naturellement si l'on était encore au soir qui précédait le jour du 14, premier de la fête de Pâques (voir à v. 1). - On est confondu de l'habileté avec laquelle Judas avait su déguiser son caractère et ses plans. Encore en ce moment suprême, ses condisciples étaient entièrement aveuglés sur son compte. De son côté, Jésus ne pouvait sans danger le démasquer plus ouvertement qu'il ne le fait ici : avec l'impétuosité d'un Pierre, que se serait-il passé entre lui et le traître ? - Toute cette scène, retracée dans les v. 27-29, avait été l'affaire d'un clin d'œil. Voilà pourquoi les mots : ayant pris le morceau, v. 30, se rattachent directement par οὖν, donc, au v. 27 : et après qu'il eut prit le morceau. C'est entre le participe ayant pris et le verbe il sortit, que Hengstenberg prétend placer l'institution de la sainte Cène. Mais le εὐθέως, à l'instant, rattache trop immédiatement le second de ces actes au premier. - Les derniers mots : il était nuit, font penser à ce mot de Jésus : « C'est ici votre heure et la puissance des ténèbres » (Luc 22.53). Ils complètent le tableau d'une situation qui avait laissé dans le cœur de Jean d'ineffaçables souvenirs. La narration johannique est toute parsemée de pareils traits, qui ne s'expliquent que par la vivacité du souvenir personnel. Comparez 1.40 ; 6.59 ; 8.20 ; 10.23, etc. Augustin (voir Westcott) ajoute à ces mots : Erat autem nox, cette glose : Et ipse qui exivit erat nox.
A quel moment du repas doit se placer l'institution de la sainte Cène ? - Nous admettons, en posant cette question, que ce repas est bien celui dans lequel Jésus a, d'après les synoptiques, institué cette cérémonie. Bengel, Wichelhaus et d'autres ont, il est vrai, essayé de distinguer deux repas : le premier, celui de Jean ch. 13, aurait eu lieu à Béthanie ; 14.31 indiquerait le moment où Jésus partit de ce lieu pour se rendre à Jérusalem ; le second, celui des synoptiques, aurait eu lieu le lendemain soir, au moment du repas pascal Israélite. Mais l'annonce du reniement de Pierre, avec ces mots : cette nuit même, dans deux passages, rendent cette supposition inadmissible. - Nous admettons, de plus, que, si l'auteur du quatrième évangile ne mentionne pas l'institution de la sainte Cène, ce n'est point qu'il l'ignore ou qu'il veuille la nier, mais parce que ce fait était suffisamment connu dans l'Eglise, et que rien ne le conduisait spécialement à le rappeler dans son récit (voir au v. 20). - S'il en est ainsi, où faut-il insérer, dans notre récit, l'institution de la sainte Cène ? Selon Kern, après 14.31, comme base discours 15.1 et suiv. : « Je suis le vrai cep, etc. » Mais en ce moment, Jésus se lève et donne l'ordre de partir est ce une situation convenable pour une pareille cérémonie ? Selon Olshausen, Luthardt, après 13.38 (prédiction du reniement de Pierre) et avant ces mots : Que votre cœur ne se trouble point. Cette opinion serait admissible, si les synoptiques ne s'accordaient à placer l'annonce du reniement après l'institution et même (deux d'entre eux) sur le chemin de Gethsémané. - Lücke, Lange, Maier et d'autres : dans l'intervalle entre v. 33 et 34, en raison du rapport entre l'idée du commandement nouveau et celle de la nouvelle alliance dans l'institution de la Cène. Mais la relation directe entre la question de Pierre : Seigneur, où vas-tu ? (v. 36) et la parole de Jésus : Vous ne pouvez venir où je vais (v. 33), fait qu'il est difficile d'intercaler une cérémonie aussi considérable entre ces deux versets. - Néander, Ebrard : dans l'intervalle entre v. 32 et 33. Il y a en effet entre les v. 31-32 et les v. 33-34 une certaine solution de continuité. L'idée de la gloire de Jésus (v. 31-32) peut avoir précédé l'institution de la Cène, et celle-ci avoir été suivie non moins naturellement de l'idée du prochain départ de Jésus (v. 32. 34). En soi, rien ne s'oppose à cette solution. - Paulus, Kahnis et d'autres se décident pour l'intervalle entre v. 30 et 31, immédiatement après la sortie de Judas. Les mots : Quand donc il fut sorti, Jésus dit… (voir à v. 31), ne sont pas favorables à cette opinion, et les paroles des v. 31 et 32 ont le caractère d'une exclamation provoquée par le départ de Judas. - Meyer, Weiss, Keil (ces deux derniers en raison de Matthieu et de Marc, qui placent l'institution de la Cène immédiatement après la révélation du traître) se contentent de dire : après le v. 30, sans essayer de préciser davantage. Mais que faire dans ce cas du récit de Luc, qui place au contraire la révélation du traître immédiatement après l'institution de la Cène ? S'il travaille sur le récit de Marc, comment le modifie-t-il d'une manière si sensible et si arbitraire ? Et s'il a une source qui lui soit propre, Pourquoi n'aurait-elle pas sa valeur à côté de celle des deux autres synoptiques ? Son récit de l'institution de la Cène est pleinement confirmé par Paul. L'opinion de ces critiques est donc précaire. - L'idée de Hengstenberg (au moment du v. 30 avant la sortie de Judas) est, nous l'avons vu, incompatible avec l'expression : il sortit à l'instant. - Stier s'est décidé pour l'intervalle entre v. 22 et 23 ; mais la question de Pierre, v. 24, se rattache si directement à celle des disciples, v. 22 ! - Bæumlein propose l'intervalle entre v. 19 et 21, là où se trouve placée la parole assez isolée v. 20. L'idée de recevoir Jésus dans la personne de ses envoyés et en lui Dieu lui-même, est bien en rapport avec celle de l'habitation du Seigneur dans les siens ; ainsi avec celle de la Cène.
Dans ma lre édition, l'autorité du récit de Luc et certains indices dans celui de Jean m'avaient porté à placer l'ablution des pieds tout à la fin du repas. L'institution de la sainte Cène devait par conséquent l'avoir précédée, et c'était ainsi jusqu'au commencement du repas, v. 1-3, que je remontais, avec Sieffert[1], pour placer la Cène, en cherchant une allusion à ce gage suprême de l'amour divin dans l'expression : Il acheva de leur témoigner tout son amour. J'ai renoncé entièrement à cette idée :
- parce qu'il y a invraisemblance à placer l'ablution des pieds à la fin du repas ;
- parce que le v. 26 (le morceau donné à Judas) prouve qu'on était encore en plein repas à la suite de cet acte ;
- parce que l'indication, Luc 22.24, est très vague : Il y eut aussi une dispute entre les disciples. » Il est impossible de tirer de là une conclusion par rapport au moment où eut lieu cette dispute.
Beyschlag a fait ressortir une circonstance importante : c'est que, d'après les synoptiques, l'institution de la Cène n'a pas eu lieu en une seule fois, mais qu'elle a été partagée en deux actes distincts : l'un pendant, l'autre après le repas (Luc 22.20 et 1 Corinthiens 11.25). Le premier peut donc se placer avant le v. 18, et le second après le v. 30. Westcott arrive à peu près au même résultat. Il place l'acte relatif au pain entre 19 et 20 et celui relatif à la coupe entre 32 et 33. - Si l'on étudie les récits synoptiques, on trouve dans tous les trois ces trois éléments :
- la parole d'adieu (je ne boirai plus de ce fruit de la vigne) ;
- l'institution de la Cène ;
- la révélation du traître.
Dans les trois récits, le second est placé au milieu ; mais le dernier est placé le troisième chez Luc, en tête chez les deux autres, d'où il résulte que la question de la participation de Judas à la Cène n'est pas si simple qu'elle paraît au premier coup d'œil, et peut être résolue à la fois affirmativement (par rapport au pain) et négativement (par rapport à la coupe). - Une seconde observation à faire, qui vient à l'appui de celle-là, c'est que d'après Jean, Jésus a parlé de Judas non pas une fois, mais à trois reprises, à différents moments du repas. Les synoptiques ont concentré ces trois révélations en une seule, qu'ils ont placée soit avant, soit après l'institution de la Cène. Il est donc fort possible que les deux formes du récit synoptique sur ce point ne s'excluent pas et que nous soyons conduits à nous représenter la chose de cette manière : D'abord la parole d'adieu : C'est ici mon dernier repas (Luc) ; puis une parole relative à la trahison (Matthieu et Marc) ; puis l'institution de la Cène quant au pain (les trois) ; une nouvelle parole relative à Judas (Luc) ; enfin sa sortie et l'institution de la coupe[2].
Sur la conduite de Judas, j'ajouterai quelques considérations à celles qui ont été présentées à la fin du ch. 6. Cet homme s'était attaché à Jésus non pour la satisfaction de ses besoins moraux, comme un être attiré, enseigné et donné de Dieu (6.39,44-45), mais par ambition politique et grossière cupidité, car il espérait une carrière brillante à la suite de celui que tant de miracles qualifiaient comme le Christ ; mais lorsqu'il s'aperçut que la voie suivie par Jésus était l'opposé de ce qu'il avait espéré, il s'irrita et s'aigrit toujours davantage de jour en jour. Il se voyait tout à la fois déçu du côté de Jésus, et compromis par sa qualité de disciple auprès des chefs de la hiérarchie. Sa trahison fut donc le résultat à la fois de son ressentiment contre Jésus, par lequel il se croyait trompé, et du désir de se remettre en faveur auprès des grands de la nation. Dès qu'il reconnut que ce dernier dessein échouait, le désespoir s'empara de lui. Judas est l'exemple d'une foi et d'un repentir qui n'ont pas pour principes les besoins moraux.
Il importe de remarquer enfin la relation entre le récit de Jean et celui des synoptiques au sujet de toute cette scène. Ce qui nous frappe, c'est que chez les synoptiques la relation entre Jésus et Judas dans ce repas est présentée comme un récit particulier, formant un tout à part, tandis que chez Jean l'exposé est gradué, nuancé et mêlé d'une manière vivante à la narration de l'ensemble du repas. Comment méconnaître la supériorité historique de cette seconde forme ? Beyschlag n'a-t-il pas raison de dire : « A la clarté dramatique du récit de Jean, se dissipent les obscurités de la narration synoptique ?
Deuxième section
Jésus vient de prendre congé de Judas, un congé éternel : Fais ce que tu as à faire ! Il se tourne maintenant vers les siens, et l'adieu qu'il leur adresse est un : au revoir ! (Gess.[3]) Le départ de Judas a rendu à son cœur comprimé tout son essor. Il peut désormais, pendant le court temps qui lui reste, épancher ses sentiments, en partie dans des entretiens provoqués par leurs questions, en partie dans des enseignements qui sortent spontanément de son cœur et qui achèvent de révéler à ses disciples ce qu'il est pour eux. Attendris, comme ils le sont, par la charité qu'il vient de leur témoigner, humiliés, comme ils ne l'ont jamais été, par son humilité même, les apôtres sont maintenant bien préparés à recevoir et à s'approprier ses dernières révélations.
Une série de courts dialogues (comparez les questions de Pierre, de Thomas, de Philippe et de Jude) ouvrent ces communications sur un ton tout à fait familier. Le sujet de ces entretiens est naturellement la prochaine séparation, à l'égard de laquelle Jésus cherche à les rassurer (ch. 14). Le v. 31 de ce chapitre sépare, par le fait extérieur qui y est indiqué, ces entretiens d'avec les discours suivants. Dans ceux-ci, Jésus se transporte en pensée à l'époque où ses disciples auront à continuer son œuvre et à travailler de sa part au salut du monde, et il leur promet son secours en vue de cette tâche. C'est l'idée de son union spirituelle avec eux qui fait la hase de ces enseignements (14.1 à 16.15). Enfin la pensée revient à son point de départ, la séparation imminente. La forme du dialogue reparaît et Jésus trouve alors la parole décisive qui leur inspirera la force dont ils ont besoin en ce moment douloureux : 16.16-33. Ainsi un père mourant, après s'être entouré des siens, commence par leur parler de sa fin ; puis leur carrière future s'ouvre à ses regards : il leur montre ce qu'ils auront à faire ici-bas et ce que la terre sera pour eux. Après quoi, se repliant sur la situation présente, il puise dans les profondeurs de son cœur paternel un mot suprême qui allège le dernier adieu.
Cette marche est si naturelle que, si la situation a réellement existé et si Jésus a parlé en ce moment, il ne peut qu'avoir parlé ainsi. Le discours est constamment élevé, simple, tendre, à la hauteur de la situation : il y règne une émotion profonde, mais contenue. L'enchaînement logique n'est pas rompu un instant, mais il ne se montre jamais à découvert. La netteté de l'intuition s'unit à l'intimité du sentiment, et l'on s'abandonne sans peine à cette douce ondulation de la pensée qui résulte du mouvement du cœur. Nous ne connaissons dans nos livres sacrés que deux passages qui présentent quelque analogie avec celui-ci, et tous deux doivent leur origine à des situations analogues. Ce sont les derniers discours de Moïse, dans le Deutéronome. où le législateur prend congé de son peuple, et la seconde partie d'Esaïe, où le prophète, se transportant en esprit au-delà de la ruine et du relèvement d'Israël, dépeint son œuvre au milieu du monde. - Hilgenfeld établit une opposition entre ces discours et les derniers enseignements, de nature eschatologique que nous ont transmis les synoptiques (Matthieu ch. 24 ; Marc ch. 13). L'évangéliste avec son haut spiritualisme aurait substitué au retour visible de la Parousie la venue de Jésus en esprit. Mais la notion de la venue et de l'œuvre de l'Esprit ne manque nullement dans les synoptiques ; elle est au fond des paraboles des talents et des marcs, dans Matthieu et Luc ; de celle des vierges, dans Matthieu ; comparez aussi les promesses Matthieu 28.18-20 ; Luc 24.48-48, etc. Et, d'autre part, l'idée de la consommation extérieure et visible ne manque pas chez Jean, nous l'avons vu (5.28-29 ; 6.39-40,44,54 ; 12.48 ; 1Jean 2.28). Le règne de l'Esprit et le triage qui en résulte ne font aux yeux de Jean que préparer le règne du Christ et le jugement final.
I. La séparation ; sa nécessité
A la suite de quelques paroles prononcées par Jésus sous l'impression immédiate du départ de Judas (v. 31-35), Jésus répond à diverses questions relatives à son prochain éloignement, qu'il vient de leur annoncer : celle de Pierre (13.36 à 14.4), celle de Thomas (14.5-7), celle de Philippe (14.8-21) et celle de Jude (14.22-24) ; il termine par quelques réflexions que lui inspire la situation présente (14.25-31).
1o) versets 31 à 35.
Notes
[1] Ueber den Ursprung des ersten kanonischen Evangeliums, 1832.
[2] Dans Luc, il est vrai, Judas assiste encore à l'institution de la coupe. C'est là sans doute une inexactitude, provenant du fait que l'institution de la coupe et celle du pain sont étroitement liées (v. 19-20). - Judas sera sorti entre ces deux actes. Voir mon Commentaire sur l'évangile de St. Luc, 3e éd., II, p. 469.
[3] Voir son bel ouvrage : Bibelstunden über Et. Joh. C. XIII-XVII, 3e Aufl., 1884.