La leçon reçue ἐπιπεσών (qui se trouve dans le Sinaït., l'Alexandr. etc.), s'étant penché, proprement jeté, indique un mouvement brusque, conforme à la vivacité du sentiment qui le produit. Elle convient parfaitement, pourvu qu'on n'ajoute pas οὕτως, ainsi, comme le font Tischendorf, Meyer, ce qui est absolument dénué de sens. Le οὕτως ne peut se soutenir qu'avec la leçon ἀναπεσών : « assis à table comme il l'était ; ce serait une allusion au v. 23 : dans le sein de Jésus ; ainsi Bæumlein. Mais la leçon ἀναπεσών a pu aisément provenir de 21.20 et l'adverbe ὅυτως avoir été ajouté pour compléter ce participe, qui seul n'aurait été qu'une répétition du v. 23. - Dans le cours du repas pascal, le père de famille offrait aux convives des morceaux de pain ou de viande qu'il trempait dans un brouet composé de fruits cuits dans du vin ; ces fruits représentaient les biens de la terre promise. Même en dehors de ce repas spécial il est d'usage en Orient, paraît-il, que l'hôte offre au convive qu'il veut honorer un morceau de viande (voir Westcott). Jésus, se rattachant à cet usage, répond à Jean sous cette forme qui n'était naturellement intelligible que pour lui. Comme signe de communion, c'était un dernier appel à la conscience de Judas. Si, en le recevant, son cœur se fût brisé, il pouvait encore obtenir grâce. Ce moment était donc décisif ; et c'est ce que Jean fait sentir par le τότε, alors (v. 27), mot d'une gravité tragique. - La leçon alex. ajoute après les mots : « ayant trempé le morceau, » ceux-ci : il le prend et…, ce qui ne pourrait signifier que : « il le prend du plat : » sens bien oiseux. - « Jusqu'alors, dit Hengstenberg, Judas avait étouffé en lui, dans l'intérêt de sa passion, la conviction de la divinité de Jésus. Maintenant le rayon de la toute-science divine[1], qui n'avait fait que l'effleurer par les avertissements précédents (v. 10, 18), le pénètre. Jésus lui dit clairement par ce signe et par la parole qui l'accompagne (Matthieu 26.25 : « Tu l'as dit ») : C'est toi qui es celui qui mange mon pain et qui me trahit ! Mais il lui fait aussi comprendre qu'il est encore du nombre des siens. Il pouvait donc revenir en arrière. Mais il ne voulut point : et le violent effort qu'il dut faire pour fermer son cœur aux puissances célestes, en ouvrit la porte aux puissances diaboliques. C'est même en celles-ci qu'il dut chercher la force d'accomplir ce dernier acte de résistance. Comme il est dit de David : Il se fortifia en Dieu, ainsi Judas se fortifia en Satan. » L'habitation de Satan dans une âme a ses degrés, aussi bien que celle du Saint-Esprit. Luc (22.3) a réuni les phases que distingue Jean (comparez v. 2). Le moment actuel est celui où la volonté de Judas fut définitivement confisquée par la puissance à laquelle il s'était livré par degrés. Jusqu'alors il avait agi librement et comme par essai ; il avait joué avec l'ennemi. Dès ce moment il lui sera impossible de reculer ; ce sera l'ennemi qui jouera avec lui. On a prétendu que Jean attribue ce résultat à une action magique du morceau de pain, et qu'il y aurait eu là, d'après lui, un miracle par lequel Jésus aurait « démonisé[2] l'âme du disciple. » Si Jean avait voulu exprimer une idée pareille, il eût écrit non μετὰ τὸ ψωμίον, après le morceau, mais μετὰ τοῦ ψωμίου, avec le morceau. On demande encore : Qui donc a vu Satan entrer en Judas[3] ? Jean lui-même peut-être, répondrons-nous. Le combat formidable qui se livra au-dedans de lui en cet instant, ne put passer inaperçu aux yeux de celui qui observait avec anxiété le traître, et quelque chose d'infernal dans l'expression de ses traits rendit témoignage de la victoire décisive que le diable venait de remporter dans son cœur. Weiss et Keil ne veulent admettre ici qu'une pure « certitude psychologique. » Mais une certitude pareille a pour fondement ou une aperception quelconque, ou une révélation. Ces interprètes voudraient-ils donc admettre cette seconde alternative ? - Keim a jugé sévèrement Jésus en ce moment, au cas où Jean l'aurait exactement retracée ; elle excuserait même jusqu'à un certain point Judas[4]. Mais Jésus a précisément ménagé le traître, en ne le faisant connaître qu'à Jean seul.
Notes
[1] Je n'ai point prétendu, en citant ce beau passage, m'en approprier toutes les expressions, comme le pense Weiss ; il en est qui dépassent ma manière de comprendre le savoir surnaturel de Jésus, (voir à 4.17 et suiv.). Je ne pense pas non plus que ce fût le cas de parler ici de la foi à la divinité de Jésus.
[2] Revue de théol., 3e série, t. I, p. 255.
[3] Ibidem.
[4] « Freilich wenn Jesus ihn so prostituirte, wie bei Johannes, war Judas einigermassen entschuldigt. » III, p. 262.