Et d'abord la détermination temporelle : un repas ayant eu lieu. La leçon alex. γινομένου, ayant lieu, me paraît inadmissible. Cette expression ne pourrait guère se rapporter qu'au repas pascal : « Pendant que ce repas avait lieu, Jésus se lève. » Mais il faudrait pour cela que l'article τοῦ, le, pût manquer, c'est-à-dire que le substantif fût suffisamment déterminé par ce qui précède, ce qui n'est pas le cas, puisque les premiers mots du v. 1 : « avant la fête de Pâques, » sont plutôt propres à écarter l'idée du repas pascal qu'à la faire naître. Le présent ou imparfait γινομένου, ayant lieu, me paraît être une adaptation, par les copistes, de ce participe au présent ἐγείρεται, il se lève, du v. 4. On n'a pas compris que le présent descriptif se lève pouvait parfaitement s'accorder avec le temps passé du participe : « (un) repas ayant eu lieu, Jésus se lève. » - Ce repas ne me paraît pas pouvoir être le repas pascal israélite. Le mot δείπνου, désignant ce repas solennel, devrait nécessairement être marqué par l'article.
La seconde détermination est énoncée dans les deux textes alex. et byz. sous deux formes assez différentes ; les byz. : « Le diable ayant déjà jeté dans le cœur de Judas… qu'il livrât… » Les alex. : « Le diable ayant déjà jeté dans le cœur que Judas Iscariote, fils de Simon, livrerait… » Dans le cœur de qui ? Celui du diable, répondent Meyer et Reuss. Ils prennent la locution grecque : jeter dans le cœur, dans le sens de : concevoir le dessein de. Mais ce sens n'est pas tolérable. Où est-il parlé, dans l'Ecriture, du cœur du diable ? Puis on ne jette pas une pensée dans son propre cœur. Et pourquoi ne pas dire ἑαυτοῦ (de soi-même) ? Enfin depuis quand le diable dispose-t-il des hommes de telle sorte qu'il lui suffise de se décider à faire de l'un d'eux un traître, pour que celui-ci le devienne en effet ? Il faudrait donc expliquer : jeté dans le cœur de Judas (Bæumlein, Luthardt, Weiss) ; mais ce terme : dans le cœur, ne pourrait être employé ainsi d'une manière absolue et sans complément propre à le déterminer. Cette leçon est donc inadmissible. Elle est probablement due à une correction reposant sur l'idée que le fait exprimé par la leçon reçue constituerait une anticipation de celui qui sera raconté plus tard au v. 27 : mais à tort : car au moment où le repas avait lieu, la trahison était réellement consommée dans le cœur de Judas ; bien plus, d'après les synoptiques, tout était déjà conclu entre lui et le sanhédrin. La leçon byz. dit simplement : Le diable ayant déjà jeté dans le cœur de Judas… qu'il le trahît. - Le but de cette indication n'est pas de faire ressortir la longanimité et la charité de Jésus (Chrysostome, Calvin, Luthardt), ou la parfaite clarté d'esprit avec laquelle il marche au-devant de son sort (Meyer) ; ni non plus d'indiquer que le temps pressait (Lücke). Jean veut motiver les différentes allusions que Jésus va faire à la présence du traître dans tout le cours de la scène suivante (comparez v. 10, 18, 21, 26) et surtout expliquer la conduite et le mot sévère de Jésus, v. 27. La leçon alex. παραδοῖ, au lieu de παραδῷ (T. R.), est expliquée de deux manières par les grammairiens : ou comme contraction de l'optatif παρδοίη (voir dans Kühner, Ausführl. Gramm., une multitude d'exemples tirés de Platon et d'autres auteurs), ou comme contraction du conjonctif δόῃ, de δόω (pour δίδωμι) ; ainsi Bæumlein, d'après Buttmann. - Comme la première détermination : un repas ayant eu lieu, répond à la première du v. 1 : avant la fête…, ainsi la réflexion : le diable ayant jeté…, répond à celle du v. 1 : ayant aimé les siens… La haine la plus noire forme le pendant du plus tendre amour.
Le tableau de la situation extérieure et morale est complété par une troisième indication qui nous fait pénétrer dans le sentiment intime de Jésus et nous dévoile le vrai sens de l'acte d'abaissement qui va suivre : « Jésus sachant que … » Ce sachant n'est nullement la reprise de celui du v. 1 ; car il a un contenu tout différent. Ce n'est pas le sentiment douloureux de la séparation prochaine, c'est la conscience de sa grandeur qui lui inspire l'acte d'abaissement qu'il va accomplir. Ici, plus fréquemment encore qu'au v. 1, les commentateurs interprètent en ce sens : « Quoique, sachant ; quoique se sentant si grand, il s'abaissa » C'est là, selon nous, méconnaître plus gravement encore la pensée de l'évangéliste et celle de Jésus lui-même. Ce n'est point malgré sa grandeur divine, c'est à cause de cette grandeur même, que Jésus s'humilie, comme il va le faire. Précisément parce qu'il se sent le plus grand, il comprend que c'est à lui de donner le modèle de la réelle grandeur en s'abaissant au rôle du plus petit ; car la grandeur, dans le royaume messianique qu'il vient inaugurer sur la terre, consiste dans l'abaissement volontaire. Ce mode de grandeur, encore inconnu ici-bas, les siens doivent en ce moment le contempler en lui afin que son Eglise n'en connaisse jamais d'autre. C'est donc en tant que Seigneur, et non quoique Seigneur, qu'il va remplir l'office d'esclave. Du reste, cette idée, c'est Jésus lui-même qui l'énonce (v. 13-14) : « Vous m'appelez Maître et Seigneur… Si donc…, » et c'est de ces mots qu'elle est tirée. On comprend par là l'accumulation des propositions qui rappellent les traits de la grandeur suprême de Jésus ; 1o sa position souveraine : tout lui est remis ; 2o son origine divine : il vient de Dieu ; 3o sa destination divine : il retourne à Dieu (à remarquer la répétition du mot Dieu). C'est dans la conscience de ce qu'il est, qu'il fait ce que nul autre n'a jamais fait. L'exemple devient ainsi pour les siens décisif, irrésistible : le serviteur ne peut rester le front haut quand le Maître s'abaisse ainsi devant lui.
2o Versets 4 à 11 : le fait.