Nous traduisons d'après ! leçon du T. R. qui nous paraît seule admissible. L'impératif ἄφες est absolu : « Laisse-la (tranquille) ; cesse de l'inquiéter par tes observations. » La raison est donnée ensuite. Avec la variante alex., ἄφες a pour régime la proposition suivante, soit dans le sens de la Vulgate, Meyer, Bæumlein, : « Laisse-la conserver cela (αὐτό, le reste de ce parfum dont elle n'avait répandu qu'une partie) pour m'embaumer le jour de ma mort, » - soit dans celui de Bengel, Lange, Luthardt, Weiss, Keil, Wahle : « Permets-lui d'avoir réservé ce parfum pour ce jour-ci, qui, par l'acte qu'elle accomplit à mon égard, devient comme celui d'une sépulture anticipée. » Ce dernier sens est grammaticalement inadmissible. L'expression ἀφιέναι ἵνα, permettre de, se rapporte nécessairement à l'avenir, non au passé. Pourquoi ne pas dire tout simplement dans ce sens : ἄφες αὐτὴν τετηρηκέναι ? Comment comprendre que Weiss justifie une explication si forcée en prétendant qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'exprimer cette idée ? Le sens de Meyer est plus impossible encore. De quel droit supposer qu'une partie seulement du parfum eût été répandue : qu'il y eût là un reste et que ce soit ce reste qui soit désigné par αὐτό, cela ? De plus, ainsi comprise, la parole de Jésus ne répond plus à l'objection de Judas. Celui-ci n'avait point contesté à Marie le droit de conserver tout ou partie de ce parfum pour l'employer à l'avenir dans une occasion plus convenable ; bien au contraire ; ce qu'il lui reprochait, c'était d'avoir prodigué et non pas gardé. Il faut donc reconnaître avec Lücke et Hengstenberg que cette leçon, de quelque manière qu'on l'interprète, ne présente pas de sens tolérable. C'est une mauvaise correction de la main de critiques qui pensaient qu'on n'embaume pas un homme avant sa mort. La leçon reçue au contraire offre un sens simple et délicat. Jésus prête à l'acte de Marie précisément ce qui y manquait aux yeux de Judas, un but, une utilité pratique. « Ce n'est pas pour rien, comme tu le lui reproches, qu'elle a versé ce parfum : elle a aujourd'hui anticipé mon embaumement ; » comparez Marc 14.8 : « Elle a anticipé d'embaumer mon corps pour ma sépulture ; » en d'autres termes : Elle a fait de ce jour celui de mes funérailles dont tu donneras bientôt le signal. Ἐνταφιασμός : l'embaumement et, en général, les apprêts de l'inhumation. Le mot τετήρηκεν, elle a gardé, est plein de finesse. C'est comme s'il y avait eu là de la part de Marie un plan calculé et en harmonie avec l'utilitarisme sur lequel s'appuyait le reproche de Judas.
Le v. 8, qui manque dans D, aurait-il été importé ici du texte des deux synoptiques par les copistes, et ce manuscrit aurait-il seul raison contre tous les autres documents ? Il est plus probable que c'est une de ces omissions fautives si fréquentes dans D[1] - Le sens est : « Si les pauvres sont réellement l'objet de votre sollicitude, il sera toujours temps d'exercer envers eux votre libéralité ; mais ma personne sera bientôt ravie aux soins empressés de votre amour. » La première proposition semble renfermer une allusion à Deutéronome 15.11. - Le présent ἔχετε, vous avez, dans la première proposition, résulte du πάντοτε, toujours, et le présent suivant (que nous ne pouvons rendre dans la traduction que par le futur) est amené par le premier.
Beyschlag observe avec raison sur ce passage : « On prétend que le IVe évangéliste aime à rabaisser les Douze ; mais pourquoi donc met-il, lui et lui seul, tout sur le compte de Judas ? » - On a prétendu encore qu'il avait pour Judas une haine spéciale. Mais on fournit ainsi, sans s'en douter, un argument en faveur de l'authenticité de l'évangile ; car quel écrivain du second siècle aurait pu nourrir une haine personnelle contre Judas ? - Remarquons aussi que les légères modifications que Jean apporte au récit des synoptiques sont parfaitement insignifiantes au point de vue de l'idée du Logos. Elles ne s'expliquent que par la connaissance plus nette qu'il a du fait et par le caractère plus historique de tout le tableau. On voit enfin combien est fausse l'idée de la dépendance, par rapport au récit de Marc, que Weizsäcker attribue au IVe évangéliste. en raison des 300 deniers communs aux deux récits et des coïncidences d'expressions (Untermch. p. 290). La supériorité du récit de Jean montre son indépendance.
Notes
[1] Il est toutefois à remarquer que l'omission du v. 8 est aujourd'hui appuyée par Syrsin.