Ces Grecs étaient au nombre des païens qui comme l'eunuque éthiopien (Actes ch. 8), avaient adhéré dans leur pays à la religion juive et venaient célébrer les grandes fêtes à Jérusalem. Ce n'étaient point, comme quelques-uns l'ont cru, des Juifs parlant grec et demeurant parmi les païens (ἑλληνισταί). Le vaste parvis des Gentils était destiné à ces prosélytes, conformément à la parole de Salomon 1 Rois 8.41-43. Si ces étrangers avaient été témoins de l'entrée de Jésus à Jérusalem et avaient assisté à l'expulsion des vendeurs, - acte par lequel Jésus avait rendu à son véritable usage la seule portion du sanctuaire qui leur fût ouverte, - on comprend d'autant mieux leur désir d'entrer en relation plus intime avec lui. Assurément, ils ne demandent pas seulement, comme Zachée (Luc 19.3), à voir matériellement Jésus : ce qui réduirait l'intervention de Philippe à le leur montrer (Brückner, Weiss). La demande ainsi comprise ne motiverait ni une démarche pareille auprès de Philippe, ni la démarche de Philippe auprès d'André et celle des deux auprès de Jésus, non plus que les réflexions solennelles de celui-ci. Ce que voulaient ces Grecs, c'était bien certainement d'avoir un entretien particulier avec lui sur des sujets religieux. Qui sait même si, témoins de l'opposition que rencontrait Jésus auprès des chefs de sa nation, ils ne désiraient pas l'inviter à se tourner vers les païens qui mieux que ces Juifs étroits, sauraient apprécier un sage et un docteur tel que lui ? L'histoire ecclésiastique (Eusèbe, I, 13) a conservé le souvenir d'une ambassade envoyée à Jésus par le roi d'Edesse, en Syrie, pour l'inviter à venir fixer sa demeure chez lui et lui promettre un royal accueil, qui le dédommagerait de l'antagonisme obstiné des Juifs. Dans la circonstance qui nous occupe, nous devons reconnaître avec les disciples et avec Jésus lui-même (voir la suite), l'une des premières manifestations de sympathie du monde païen pour l'Evangile, le premier indice de l'attrait que sa beauté morale devait bientôt exercer sur l'humanité tout entière. - Jésus, au moment où cette demande lui fut transmise, se trouvait sans doute dans le parvis des femmes, où l'on entrait après avoir traversé celui des Gentils. Il enseignait fréquemment dans cet endroit (⇒). - L'article τῶν et le participe présent ἀναβαινόντων indiquent une catégorie de personnes connue et permanente, la classe des prosélytes, non seulement d'entre les Grecs (il n'est point nécessaire de sous entendre Ἑλλήνων), mais de toute nation, qu'on était habitué à voir arriver en temps de fête. Le προσῆλθον, s'approchèrent, a quelque chose de grave et de solennel. L'allocution : Seigneur, montre quel respect ils éprouvent pour le disciple d'un pareil maître. - L'imparfait ἠρώτων, ils demandaient, exprime une action commencée qui attend son complément d'exécution de la réponse de Philippe. Par le terme ἰδεῖν, voir, ces étrangers présentent leur désir sous la forme la plus modeste. - L'apposition : qui était de Bethsaïda en Galilée, sert sans doute à expliquer la raison pour laquelle ces Grecs s'adressent à Philippe. Ils étaient peut-être d'une contrée voisine de la Galilée, de la Décapole, par exemple, de l'autre côté du lac de Tibériade, où se trouvaient des villes entièrement grecques. Il est remarquable que Philippe et André, les deux disciples qui servent d'intermédiaire à ces prosélytes, soient les seuls parmi les apôtres qui portent un nom d'origine grecque. Le nom grec allait sans doute de pair avec la culture hellénique (Hengstenberg).
Nous retrouvons ici la nature circonspecte de Philippe : il sent la gravité de la démarche qu'on réclame de lui. Jésus avait toujours limité son activité au peuple juif, d'après le principe qu'il avait posé lui-même pour tout le temps de son ministère terrestre (Matthieu 15.24) : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. » Il n'ose prendre seul l'initiative d'une demande qui conduirait Jésus à dévier de sa ligne de conduite habituelle, et il délibère avec André, celui des quatre disciples placés les premiers en rang dans les catalogues apostoliques, qui se trouve toujours le plus rapproché de lui. Nous l'avons déjà vu deux fois mentionné avec lui, ch. 1 et 6 : et nous rappelons encore ici que ces deux apôtres, si particulièrement nommés chez Jean, paraissent, d'après la tradition, n'avoir pas été entièrement étrangers à la composition de notre évangile. - Tous deux se décident à présenter à Jésus la demande des Grecs. Ce fut probablement André, plus vif et plus décidé que Philippe, qui se chargea de le faire : voilà la raison pour laquelle son nom est placé le premier. - Des trois leçons, celle du Sinaït. est évidemment un mélange des deux autres : celle de A B L est la plus concise et la plus probable (voir Meyer). La question est sans importance.
Cette demande produit sur Jésus une très profonde impression. Pourquoi cela ? D'abord elle réveille en lui le sentiment de sa relation avec ce monde païen, qui jusqu'ici a été au second plan dans ses préoccupations. Il se voit destiné à étendre son action aussi sur cet immense domaine. Mais cette royauté spirituelle, il le sait, ne peut se réaliser qu'autant qu'il aura été affranchi lui-même de l'enveloppe juive et élevé à une nouvelle forme d'existence ; et cette transformation implique sa mort. Ainsi la voie du Calvaire se découvre à ses yeux comme la seule qui puisse conduire à l'établissement du nouvel ordre de choses. Voilà pourquoi la demande de ces païens l'ébranle jusqu'au fond de son âme (v. 27). Les païens heurtent à la porte… toute la signification de l'heure actuelle, soit pour son œuvre et pour sa personne, soit pour le monde, soit pour Israël lui-même, est dans ce fait. C'est une heure décisive, c'est la grande révolution de l'univers qui s'annonce. Aussi, plutôt que de répondre par un oui ou par un non à la demande qui lui est adressée, il s'absorbe dans les réflexions qu'évoque en lui cette démarche. A-t-il accueilli ces païens ? A-t-il refusé de s'entretenir avec eux ? Le récit ne le dit pas. Voici la conséquence que Reuss tire de ce fait : « L'auteur se borne à les introduire, puis les laisse là sans plus s'occuper d'eux. On peut juger par là de nouveau du degré de la réalité historique de ces conversations renfermées dans notre évangile. » Suivent un certain nombre de railleries à l'adresse des commentateurs qui se « se débattent dans les embarras d'une interprétation aveuglément littérale, et qui ne savent point comprendre que de tels discours sont adressés, non aux interlocuteurs, non pas même aux disciples, mais uniquement aux lecteurs du livre. » A cette manière hautaine de discuter, nous opposons le mot de Renan : « Voici des versets qui ont un cachet historique indubitable. » Et sans aller aussi loin que Westcott, qui pense que « les Grecs furent admis immédiatement et que ce fut devant eux que Jésus prononça les paroles suivantes, » nous envisageons comme probable qu'en traversant le parvis des Gentils, au sortir du temple, Jésus aura accordé à ces Grecs un témoignage de sympathie qu'il n'a jamais refusé à aucun de ceux qui l'ont cherché. Jean se tait sur ce point, comme sur le retour de Nicodème dans sa maison, parce que l'importance de ces scènes n'est pas, pour lui. dans les faits de l'ordre matériel. Comme le dit Luthardt, ce n'est pas l'extérieur qui lui importe dans l'histoire, mais la substance morale des faits. Cette substance est ici l'impression produite sur l'âme de Jésus et le discours qui la révèle.