Il paraîtrait par les synoptiques que Jésus arriva directement de la Pérée à Jérusalem en passant par Jéricho. Pour les mettre d'accord avec Jean, il suffit de supposer que d'Ephraïm Jésus descendit dans la vallée du Jourdain et rejoignit avant Jéricho la grande caravane des pèlerins qui arrivaient de Galilée par la Pérée. Il fit ainsi en sens inverse, le chemin que parcourut plus tard Epiphane, qui nous raconte « qu'il monta de Jéricho sur le plateau avec un homme qui l'accompagna à travers le désert de Béthel à Ephraïm. » En vérité, je ne comprends pas en quoi cette hypothèse si simple peut effaroucher l'impartialité de Meyer. Il objecte la notice 11.54 ; mais le temps du silence était maintenant passé pour Jésus. - Nous savons par Luc que, déjà avant d'entrer à Jéricho, Jésus était entouré d'une foule considérable (18.36), qu'il passa la nuit chez Zachée (19.1 et suiv.), et que l'attente de tous était excitée au plus haut degré (19.11 ; Matthieu 20.20 et suiv.). La distance de Jéricho à Béthanie put être franchie en cinq à six heures. Le gros de la caravane continua sa route le jour même jusqu'à Jérusalem, tandis que Jésus et ses disciples s'arrêtaient à Béthanie. Cette halte n'est pas mentionnée par les synoptiques : ce n'est point une raison de la révoquer en doute. Assez souvent un ou deux des synoptiques nous offrent des lacunes semblables qui ne peuvent être remplies que par le secours du troisième. Deux fois, un cas de ce genre se présente dans le récit des jours suivants. Marc 11.11-15 nous apprend qu'une nuit s'écoula entre l'entrée du jour des Rameaux et l'expulsion des vendeurs : nous ne supposerions point cet intervalle en lisant les récits de Matthieu et de Luc. D'après Marc 11.12,20, un jour et une nuit se passèrent entre la malédiction du figuier et l'entretien de Jésus avec ses disciples sur ce sujet, tandis qu'en lisant Matthieu, on croirait que cet entretien a suivi immédiatement le miracle. Ces contradictions apparentes proviennent de ce que, dans l'enseignement traditionnel, l'importance morale et religieuse des faits dominait de beaucoup l'intérêt chronologique. Si tel est le rapport des narrations synoptiques entre elles, malgré leur parallélisme général, il n'est point étonnant que ce phénomène se reproduise, sur une échelle plus grande encore, dans la relation entre les synoptiques et le quatrième évangile, qui est absolument indépendant de la tradition.
Le οὖν, donc, se rattache à 11.55 : « La Pâque des Juifs était proche- » - La tournure πρὸ ἓξ ἡμερῶν τοῦ π., six jours avant…, peut s'expliquer par un latinisme (ante diem sextum calendas) dans lequel la préposition est transposée (Bæumlein) ; ou peut-être l'explication la plus naturelle de cette locution est-elle la même que celle de la construction 11.18 (où elle est appliquée à la distance locale) : la détermination de temps (six jours) est ajoutée, sous la forme de génitif, au mot qui indique le point de départ du calcul (la Pâque) ; comparez Amos 1.1, LXX : πρὸ δύο ἐτῶν τοῦ σεισμοῦ, deux ans avant le tremblement de terre (Winer, § 61, 5). Jésus savait qu'il aurait besoin de tout ce temps pour frapper un dernier et grand coup sur l'esprit des gens de la capitale. - A quel jour doit-on, d'après cette expression, placer l'arrivée de Jésus à Béthanie ? Les réponses diffèrent beaucoup par suite de l'incertitude où l'on se trouve sur les points suivants : 1o Doit-on, ou non, faire rentrer soit le jour de l'arrivée à Béthanie, soit le premier jour de la Pâque dans les six jours indiqués ? 2o Faut-il fixer, dans le langage de Jean, le premier jour de la Pâque au 15, comme premier grand jour sabbatique de la semaine pascale, ou déjà au 14, comme jour de préparation où l'on immolait l'agneau ? Enfin 3o Faut-il envisager le vendredi (qui est certainement le jour de la semaine où Jésus fut mis à mort) comme le 15 nisan de cette année-là (d'après le sens ordinairement attribué aux synoptiques) ou comme le 14, jour de la préparation (selon le sens que la plupart donnent - avec raison, me paraît-il, - au récit de Jean) ? Il nous est impossible de poursuivre en détail les solutions multiples auxquelles donnent lieu ces diverses possibilités. Le résultat sommaire est celui-ci : Les uns (Tholuck, Lange, Wieseler, Hengstenberg, Luthardt, Lichtenstein, Keil, Zahn) placent l'arrivée de Jésus à Béthanie au vendredi, huit jours avant le vendredi ou il mourut ; d'autres (Meyer, Ewald, Weiss), au samedi, le sabbat qui précéda la Passion ; d'autres (de Wette. Hase, Andreæ, etc.), au dimanche ; Hilgenfeld, Baur, Scholten, Bæumlein, enfin, au lundi. Entre ces diverses suppositions possibles, celle qui me paraît toujours la plus probable. celle qu'a exposée Andreæ, dans le beau travail intitulé : Der Todestag Jesu (dans le Beweis des Glaubens. Nos de juillet à septembre 1870). Le dernier des jours mentionnés au v. 1 serait le vendredi, jour de la mort de Jésus, c'est-à-dire d'après le sens très clair de la chronologie de Jean (voir à la fin du ch. 19 la tractation détaillée de toute cette question) le 14 nisan ou le jour de préparation de la Pâque de cette année-là. Il résulterait de là que le jour de l'arrivée à Béthanie fut le dimanche 9 nisan au soir. Jésus, après avoir passé le samedi (sabbat) à Jéricho chez Zachée. serait monté le lendemain, dimanche, avec la caravane, de Jéricho à Béthanie, où il se serait arrêté, laissant les autres continuer leur route jusqu'à Jérusalem, et ce serait le soir de ce même jour que lui aurait été offert le banquet qui va être raconté. Le lendemain, lundi 10, aurait eu lieu l'entrée solennelle à Jérusalem.
Dans ma première édition, je laissais le 14 de vendredi, jour de la mort de Jésus) en dehors des six jours, comme rentrant déjà dans la fête de Pâques. Mais ce jour n'en était que la préparation, et la Pâque ne commençait proprement que le 15, pour finir le 21, ces deux jours ayant le caractère sabbatique et formant l'entrée et la sortie de la semaine pascale. Cette manière de compter avait d'ailleurs l'inconvénient qu'en partant, dans le compte des six jours, du jeudi 13 et en rétrogradant, on arrivait au samedi, comme jour de voyage de Jéricho à Béthanie. Or, il est inadmissible que Jésus ait fait une route aussi longue un jour de sabbat. Meyer, pour échapper à cette conséquence, admettait que Jésus avait passé la nuit dans un endroit assez rapproché de Béthanie pour pouvoir y arriver le lendemain, sans violer l'ordonnance sabbatique d'après laquelle on ne pouvait faire ce jour-là un chemin de plus de vingt minutes. Mais pourquoi, dans ce cas, ne pas s'arranger à arriver le soir encore à Béthanie ? et d'ailleurs il n'y avait pas d'endroit où l'on pût s'arrêter entre Jéricho et Béthanie. J'avais proposé une solution un peu différente qui me paraît être aujourd'hui celle de Weiss : Jésus aurait fait la plus partie du voyage de Jericho à Béthanie le vendredi, mais il ne serait arrivé que la première heure du samedi (de 6-7 heures du soir) ; et ainsi ce samedi serait bien le premier des six jours avant la fête. Le banquet ne lui aurait été offert que le lendemain soir, vers la fin de ce sabbat le surlendemain, dimanche, il aurait fait son entrée à Jérusalem. Toutefois cette combinaison est bien moins simple que celle qu'a proposé' Andreæ : et comment le reste de la caravane qui allait jusqu'à Jérusalem aurait-il pu faire encore le chemin de Béthanie à Jérusalem sans violer la prescription sabbatique ?
Selon Hilgenfeld, Baur, etc., qui prennent le 15 pour point de départ du calcul et font rentrer ce jour dans les six, l'arrivée à Béthanie aurait eu lieu le lundi 10 nisan, et d'après plusieurs de ces interprètes l'évangéliste chercherait par cette date à établir une relation typique entre l'arrivée de Jésus et l'usage juif de mettre à part l'agneau pascal le 10 nisan. Une telle intention compromettrait évidemment le caractère historique de notre récit. Mais cette relation prétendue entre l'arrivée de Jésus et la mise à part de l'agneau, n'est indiquée en aucune manière dans le récit ; et l'idée de ce rapprochement n'eût pu venir à l'esprit des chrétiens grecs auxquels l'auteur destinait son écrit.