Cet avis du grand-sacrificateur était surtout rendu remarquable par le contraste entre la vérité divine qu'il exprimait et l'intention diabolique qui l'inspirait. C'est ce que fait remarquer l'évangéliste. Plusieurs interprètes (Luthardt, Brückner) nient que Jean attribue ici le don de prophétie au souverain sacrificateur comme tel. Ce ne serait pas comme souverain sacrificateur, mais comme souverain sacrificateur de cette année-là, que Caïphe aurait prononcé cette déclaration prophétique. Mais la relation entre le participe présent ὤν, étant, et l'aoriste προεφήτευσεν, il prophétisa, conduit naturellement à l'idée que l'évangéliste rattache à la charge de Caïphe le caractère prophétique de la parole qu'il prononça en ce moment. Il faut le reconnaître, dût-on ne trouver là qu'une superstition judaïque. Dans l'A. T., le centre normal du peuple théocratique est, non la royauté, mais le sacerdoce. Dans tous les moments décisifs pour la vie du peuple, c'est le grand-prêtre qui est l'organe de Dieu pour transmettre au peuple la décision à laquelle est attaché son salut (Exode 28.30 ; Nombres 27.21 ; 1 Samuel 30.7 et suiv.). Il est vrai que cette prérogative provenait non d'un don prophétique, mais de la possession d'un moyen mystérieux, l'Urim et le Thummim. Il est vrai encore que, dès le temps de la captivité, et même dès le règne de Salomon, il n'est plus question de ce moyen (voir Keil, Bibl. Archæol., p. 191). Mais le grand-sacrificateur n'en restait pas moins par son office même la tête du corps théocratique, et cela malgré le contraste moral qui pouvait exister entre l'esprit de sa charge et son caractère personnel. Si le cœur du souverain sacrificateur était à l'unisson de sa tâche, ce cœur devenait l'organe normal de la décision divine. Mais s'il y avait opposition, chez ce personnage, entre la disposition de son cœur et la sainteté de son office, il fallait s'attendre à voir, comme ici, l'oracle divin sortir de cette bouche sacrée sous la forme de la maxime la plus diabolique. Quoi de plus digne en effet de l'Esprit divin que de condamner son organe dégénéré à prononcer ainsi la vérité de Dieu, au moment même où il parlait comme l'organe de son intérêt particulier ! Sans attribuer à Caïphe un don prophétique permanent. Jean veut dire qu'à ce moment suprême pour la théocratie et pour l'humanité, ce ne fut point sans la participation de l'action divine que le mystère le plus profond du plan de Dieu fut proclamé par lui sous la forme de la maxime la plus détestable. Jean a déjà fait remarquer plus d'une fois comment les adversaires de Jésus en se moquant, prophétisent malgré eux : « Nul ne sait d'où il est » (7.27). « Ira-t-il enseigner les Grecs ? » (7.35). Si le diable travestit souvent les paroles de Dieu, il plaît parfois à Dieu de parodier aussi celles du diable, en leur accordant une vérité inattendue. Cette « divine ironie » s'est produite au plus haut degré en cette circonstance qui a préludé à l'accomplissement du mystère le plus divin sous la forme de l'acte le plus monstrueux.
D'après plusieurs interprètes, le ὅτι, ne serait pas un complément direct du verbe il prophétisa. Meyer : « il prophétisa, par rapport à ce que… » Luthardt, Weiss, Keil : « il prophétisa, vu que réellement Jésus devait… » C'est le verset 52 qui les a entraînés à ces explications, parce que ce verset dépasse en effet la portée de la parole de Caïphe. Mais il est bien peu naturel de prendre ce mot : il prophétisa, dans un sens absolu ; Jean n'a certainement pas voulu insister si spécialement sur cette idée de prophétie. Le sens est simplement : « il prononça prophétiquement que… » Quant au v. 52, c'est un appendice explicatif qu'ajoute Jean pour indiquer que dans la pensée divine la portée de cette parole : un pour tous, avait une application bien plus vaste que celle que lui donnait Caïphe lui-même. Jean n'oublie jamais ses lecteurs grecs, et il ne perd pas une occasion de leur rappeler leur part dans l'accomplissement des promesses divines. - Si l'on tient compte du parallélisme entre la pensée de ce v. 52 et la parole 10.16, on n'hésitera pas à appliquer le terme enfants de Dieu aux païens prédisposés à la foi par la révélation du Logos (1.4,10) ; c'est le même sens dans lequel Jean emploie les expressions être de Dieu (8.47), être de la vérité (18.37). Ce terme enfants de Dieu renferme naturellement une anticipation ; il désigne l'état actuel de ces futurs croyants au point de vue de son résultat à venir. Meyer, Luthardt et d'autres préfèrent expliquer ce point de vue de la prédestination divine. Mais il faudrait conclure de là que tous les autres païens sont l'objet d'une prédestination contraire.