On pourrait être tenté de trouver, avec Luthardt un syllogisme rigoureux dans les pensées exprimées v. 29-30. Majeure : Mon Père est plus grand que tous (v. 2 9). Mineure : Moi et le Père sommes un (v. 30). Conclusion : Donc je les défendrai victorieusement contre tous (v. 2 9). Mais, en général, l'argumentation de Jésus tend plutôt à s'élargir en spirale qu'à se refermer sur elle-même comme un cercle. C'est le cas ici : le sentiment s'exalte, s'agrandit. Jésus commence par indiquer la garantie absolument certaine de son droit de propriété sur les brebis : Dieu qui les lui a données est plus puissant que toutes les forces de l'univers. Pour que quelqu'un puisse les lui arracher, il faudrait qu'il commençât par les arracher à Dieu. Puis, de là, sa pensée s'élève plus haut encore, jusqu'à l'intuition de cette relation en vertu de laquelle tout est commun entre le Père et le Fils. Dans cette série d'affirmations, nous voyons la conscience filiale de Jésus se révéler graduellement jusqu'en ses dernières profondeurs (v. 30).
Il y a quatre leçons principales (v. 29) :
- Celle du T. R. et des 11 Mjj. moins anciens (Γ Λ Π, etc.), ὅς et μείζων : « Le Père qui me les a données, est plus grand que tous. »
- Celle de B It., ὅ et μεῖζον : « Ce que le Père m'a donné, est plus grand que tout. »
- Celle de A et de X, ὅς et μεῖζον : « Le Père qui me les a données, est quelque chose de plus grand (neutre) que tout.
- Celle de ℵ L, ὅ et μείζων, qui n'a réellement pas de sens, à moins qu'on ne consente à donner un attribut masculin (μείζων) à un sujet neutre ὅ « ce que le Père… »).
Il en est de même de la troisième, dans laquelle le sujet est masculin et l'attribut neutre. Comment Dieu serait-il représenté comme une chose ? Enfin il faut être singulièrement aveuglé par le préjugé en faveur du texte de B, pour préférer comme le font Tischendorf, Westcott et Hort, la seconde leçon à la première. Non seulement les documents ordinaires du texte alex. se contredisent ici les uns les autres ; mais le sens que présente la leçon du Vaticanus n'a pas la moindre vraisemblance interne. Jean dirait que ce que le Père a donné à Jésus est plus grand que tous ou tout. Ce serait le troupeau de Jésus qui serait appelé ici plus grand, dans le sens de plus précieux, plus excellent que tout. Mais quelle parole étrange ! Les fidèles valent mieux que tout l'univers, peut-être. Mais l'Ecriture ne l'exprime jamais de cette manière ; elle glorifie Dieu, non les hommes, même les plus fidèles. Du reste les expressions : personne ne les ravira (v. 28), nul ne peut les ravir (v. 29), montrent qu'il s'agit d'une comparaison de puissance, non entre les brebis et leurs ennemis, mais entre Dieu lui-même et ces ennemis. Aussi Luthardt, Weiss, Keil abandonnent-ils cette fois la leçon que nous combattons. Voici comment se seront produites ces variantes. On aura été choqué de voir le δέδωκε, a donné, sans objet, et en se rappelant les expressions 6.37,39 (ce que le Père me donne, m'a donné) et 17.3 (ce que tu m'as donné), les copistes auront changées ὅς (qui) en ὅ (ce que) et fait de ὁ πατήρ, le Père, le sujet de a donné. La transformation de μείζων en μεῖζον devenait la conséquence inévitable de ce premier changement. Les autres leçons sont des mélanges résultant de l'embarras où se sont trouvés les copistes subséquents.
La main, quand il s'agit du Père, figure plutôt le pouvoir que la possession. Dieu a transmis celle-ci au Fils ; mais son pouvoir reste la sauvegarde de la propriété du Fils qui lui est commune avec le Père. Cette garantie assurerait-elle les fidèles contre les conséquences de leurs propres infidélités, comme le prétend Hengstenberg ? Le texte ne dit rien de semblable. Il s'agit des ennemis du dehors, qui cherchent à enlever les brebis, mais non des infidélités par lesquelles les brebis cesseraient elles-mêmes d'être brebis.
D'après Weiss, le v. 30 serait destiné à résoudre la contradiction apparente entre « gardées par mon Père » et « gardées par moi. » Je ne crois pas à cette relation entre le v. 30 et le v. 29, parce que, dans ce qui précède, l'idée de garder n'a réellement été attribuée qu'à Dieu ; la fin du v. 28 se rapportait, comme nous l'avons vu, au droit de propriété, non à la garde des brebis. Le v. 30 sert plutôt à expliquer pourquoi le Père garde inviolablement ce qui appartient au Fils. C'est qu'ils ont toutes choses communes, parce qu'ils sont un. Si telle est bien la liaison d'idées, ce v. 30 ne saurait se rapporter ni à l'unité de volonté morale (les Sociniens), ou de puissance (Chrysostome et beaucoup d'autres, comme Lücke. de Wette, etc.), ni même seulement à la communauté d'activité pour le salut de l'humanité (Weiss), telle qu'elle a été décrite v. 19-20 et dans le sens où Paul dit 1 Corinthiens 3.8 de lui et d'Apollos : « Celui qui plante et celui qui arrose, sont un (ἕν εἰσι), » à savoir quant au but qu'ils se proposent dans leur travail. Ici il s'agit de la relation, non entre deux ouvriers, mais entre Christ homme et Dieu. Et si Jésus n'avait voulu dire que cela, pourquoi ne pas déterminer plus clairement cette notion de collaboration, comme le fait Paul dans les mots suivants, v. 9, quand il vient à parler de sa relation avec Dieu : Nous sommes co-ouvriers de Dieu ? Pourquoi surtout donner inutilement et comme à plaisir un scandale aux Juifs, en employant une expression qui paraissait dire plus qu'elle ne signifiait en réalité ? Non, Jésus n'a voulu dire ni : « Nous voulons une même chose, » ni : « Nous avons le même pouvoir, » ni : « Nous travaillons à la même œuvre. » Par cette affirmation : « Nous sommes un, » il statue une unité plus profonde, celle qui est le principe caché de toutes les précédentes et que Jésus laisse éclater ici, comme il avait révélé 8.58 le fond le plus intime de son existence personnelle. Reuss, bien désintéressé dans la question, puisqu'il attribue les discours de Jean à l'évangéliste, reconnaît sans hésiter le vrai sens de ce verset : « Le rapport filial est ici, comme dans tout le livre, non seulement celui de l'amour ou de la communauté de volonté et d'action (le rapport éthique), mais encore celui d'une communauté de nature et d'essence (le rapport métaphysique). » Le terme un exprime la conscience de l'union, non seulement morale, mais essentielle, avec Dieu lui-même ; l'expression : nous sommes, établit la différence des personnes. Quant au nous, il serait à lui seul un blasphème dans la bouche d'une créature : « Dieu et moi, nous… » (comparez 14.23). On a objecté que l'expression : être un, est appliquée ailleurs à la relation de Jésus et des fidèles, ce qui prouverait qu'elle a un sens purement moral. Mais l'union de Jésus et des fidèles n'est point un simple accord des volontés, c'est une union consubstantielle. L'incarnation a fondé entre Jésus et nous un rapport de nature, et ce rapport embrasse désormais notre personnalité tout entière, physique et morale.