Toujours le même résultat : une scission, qui prélude au triage final ; comparez 7.12,30-31,40-41 ; 9.8-9,16. Le mot πάλιν, de nouveau, rend le lecteur attentif à la répétition constante de ce résultat. - Les mots : Pourquoi l'écoutez-vous ? montrent avec quelle inquiétude le parti décidément hostile observait l'impression favorable produite par les discours de Jésus sur les gens mieux disposés. - La réponse de ceux-ci (v. 21) contient deux arguments juxtaposés. Le premier est l'aveu simple de leur impression : le discours de Jésus ne leur paraît pas celui d'un forcené. Mais aussitôt ils semblent avoir honte de cet aveu et se retranchent derrière un autre argument moins compromettant : le fait patent de la guérison de l'aveugle. Le second argument pourrait être lié au premier par un : Et d'ailleurs.
Ainsi se séparent toujours plus dans le vaste enclos de la théocratie les brebis de Jésus d'avec la masse du troupeau, et au thème : Moi et vous, qui était celui du ch. 8, se substitue de plus en plus celui qui résumera la situation nouvelle : Moi et les miens.
Troisième section
7.19-24, nous avions vu Jésus revenir, dans un discours prononcé à la fête des Tabernacles, sur le fait de la guérison de l'impotent (ch. 5), et achever ainsi sa justification commencée à Jérusalem, plusieurs mois auparavant (5.17-47), dans la fête précédente. Il en est de même ici. Dans la seconde partie du ch. 10 (v. 22-42), il reprend le fil du discours prononcé après la guérison de l'aveugle-né à la fête des Tabernacles et complète ainsi l'enseignement commencé dans le précédent séjour. Nous avons expliqué cette manière de faire (⇒). L'exaspération de ses adversaires dans la capitale ne lui permettant pas de traiter jusqu'au bout les questions, il les reprend en sous-œuvre-dans un séjour suivant.
La fête de la Dédicace (v. 22) se célébrait vers le milieu de décembre. Deux mois doivent donc s'être écoulés entre la fête des Tabernacles et celle-ci. Où Jésus a-t-il passé tout ce temps ? Comme aucun changement de lieu n'est indiqué et qu'au v. 42 Jésus se retrouve expressément à Jérusalem, Hengstenberg, Meyer, Weiss et d'autres concluent de là que Jésus demeura dans la capitale ou aux environs ; Meyer et Weiss n'hésitent même pas à traiter d'expédient harmonistique toute idée opposée. Rien pourtant de moins certain que la conclusion qu'ils tirent du silence de Jean. A la fin du ch. 5, l'évangéliste ne mentionne en aucune façon le retour de Jésus en Galilée, et cependant c'est là que le Seigneur se trouve de nouveau au commencement du ch. 6. Il n'y a d'ailleurs rien de plus improbable qu'un séjour aussi prolongé de Jésus à Jérusalem ou dans le voisinage à ce moment-là. Qu'on se rappelle toutes les précautions qu'il avait dû prendre pour se rendre dans cette ville à la tête des Tabernacles, afin de donner à sa visite le caractère d'une surprise. Pourquoi ? Cela nous est dit 7.1 : « Jésus ne voulait pas aller en Judée, parce que les Juifs cherchaient à le faire mourir. » Et c'est dans de telles circonstances qu'il aurait pu demeurer deux mois entiers paisiblement à Jérusalem, en face du parti hostile, après que le conflit s'était encore aggravé par les scènes violentes racontées 7.1 à 10.21 ! Un pareil séjour n'eût pu que déterminer avant le temps (7.6) la catastrophe. Cette supposition impossible est du reste évidemment exclue par le récit même de Jean. Dans le discours 10.25-30, Jésus reproduit en substance celui qu'il avait prononcé à la suite de la guérison de l'aveugle-né : il le cite même expressément (v. 26 : comme je vous l'ai dit). C'était donc la première fois qu'il se retrouvait en face des mêmes auditeurs depuis la fête des Tabernacles, où il avait employé cette allégorie du berger et des brebis. Enfin cette supposition d'un séjour de deux mois en Judée, entre la fête des Tabernacles et celle de la Dédicace, est certainement inadmissible, si le récit de saint Luc n'est pas un pur roman. Luc décrit de la manière la plus circonstanciée et la plus dramatique les adieux de Jésus en Galilée et son départ de cette province pour se rendre en Judée et à Jérusalem (9.51 et suiv.). Il montre comment Jésus donna à cet acte la plus éclatante notoriété par les menaces solennelles adressées aux villes où il avait accompli son ministère, et par l'envoi des soixante et dix disciples qui devaient préparer sa voie dans la Galilée méridionale jusqu'en Pérée, c'est-à-dire dans toute la contrée par où il voulait se rendre à Jérusalem pour la dernière Pâque. Comment ce départ accompli avec une si grande publicité pourrait-il être identifié avec le voyage à la fête des Tabernacles, mentionné par Jean ch. 7, voyage qui, d'après le v. 10, eut lieu comme en cachette et conduisit brusquement Jésus à Jérusalem ? C'est pourtant à cela qu'il faudrait se résoudre si, après le voyage Jean ch. 7, Jésus n'était pas revenu en Galilée. La vraie impartialité historique consisterait-elle à condamner purement et simplement l'un des deux récits, quand ils peuvent si aisément se concilier ? Jésus, après la fête des Tabernacles, retourna dans la Galilée qu'il avait quittée d'une manière si soudaine, comme il y était retourné après la fête de Purim (fin ch. 5). Il y reprit pour un certain temps encore son activité. Puis (Luc 9.51 et suiv.) il appela ses adhérents à rompre, pour le suivre à Jérusalem, les derniers liens ; il envoya devant lui les soixante et dix disciples, afin de préparer par ce moyen le suprême appel qu'il voulait adresser lui-même aux villes et bourgades de la Galilée méridionale non encore visitées, et c'est alors qu'il prononça la condamnation des villes des bords du lac de Génézareth témoins habituels de son ministère. Ce pèlerinage prolongé dont le récit remplit neuf chapitres de l'évangile de Luc (9.51 à 18.14), doit, chose étrange, avoir été interrompu, d'après ce même évangile, par un court voyage à Jérusalem ; car le récit Luc 10.38-42 (Jésus chez Marthe et Marie), qui se trouve, on ne sait comment, placé au milieu de cette pérégrination, transporte tout à coup le lecteur à Béthanie, et la parabole du bon Samaritain, qui précède immédiatement, paraît se rattacher aussi à un séjour en Judée. Que signifie cette excursion à Jérusalem impliquée par le récit de Luc, à son propre insu peut-être (car il ne nomme pas Béthanie) ? comment ne pas être frappé de la coïncidence remarquable entre ce voyage et le voyage à la fête de la Dédicace, rapporté par Jean ? Après cette excursion rapide à Jérusalem, Jésus vint reprendre son lent pèlerinage dans le midi de la Galilée ; puis il traversa le Jourdain pour se rendre en Pérée, comme le racontent positivement Matthieu et Marc. Ce séjour en Pérée, peu avant la Passion, est le point dans lequel se rencontrent les quatre récits évangéliques. Que l'on compare en effet Matthieu 19.1 ; Marc 10.1, et Luc 9.51 ; puis Luc 18.15 et suiv., où recommence le parallélisme entre le récit de ce dernier et celui des deux autres synoptiques (présentation des petits enfants, arrivée du jeune homme riche), et enfin Jean 10.40-42. Tout en suivant chacun sa marche, les quatre récits s'accordent ainsi sans difficulté[1].
Le morceau suivant comprend une introduction historique (v. 22-24), une première allocution de Jésus, dans laquelle il montre aux Juifs la séparation morale qui existe entre eux et lui (v. 25-31), et un dernier enseignement par lequel il cherche encore une fois à enlever ce qui était pour eux la grande pierre de scandale, l'accusation de blasphème (v. 32-39). Le morceau se. termine par le tableau du séjour en Pérée (v. 40-42).
I. Introduction historique : v. 22 à 24.
Notes
[1] C'est d'une manière analogue que Tatien, au IIe siècle, dans la première Harmonie évangélique connue, le Diatessaron, établissait la suite des faits ; comparez Zahn, Tatians Diatessaron,p. 259.