Διὰ τοῦτο, c'est pour cela, se rapporte ordinairement chez Jean à une idée précédemment exprimée, mais qui va être relevée et développée dans la proposition suivante, commençant par ὅτι (parce que). Il en est de même ici. C'est en raison de son dévouement libre à cette grande œuvre (v. 15 et 16 que son Père l'aime : c'est-à-dire, ajoute-t-il, parce qu'il y sacrifie sa vie, et cela non pour l'abandonner absolument, mais avec l'intention expresse de la recouvrer et d'achever ainsi l'œuvre qu'il ne fait que commencer ici-bas. Sans doute le Père aime éternellement le Fils ; mais une fois fait homme, le Fils ne peut être approuvé et aimé de lui qu'à la condition de réaliser parfaitement la nouvelle loi de son existence, en tant que Fils de l'homme. Or cette loi, qui résulte pour lui de la solidarité dans laquelle il s'est engagé avec une race déchue, c'est de sauver celle-ci par le don de sa vie ; et la disposition constante du Fils à accepter cette obligation de l'amour, voilà l'objet de la satisfaction infinie (de l'ἀγαπᾶν) du Père. C'est dans ce sens que saint Paul appelle la mort de Jésus « une offrande d'agréable odeur » (Ephésiens 5.2) - Les derniers mots servent à compléter l'idée précédente : « parce que je donne ma vie, et que je la donne pour la reprendre ». Le dévouement du Fils qui consent à donner sa vie, plaît infiniment au Père, mais à une condition : c'est que ce don ne soit pas l'abandon de l'humanité et de l'œuvre commencée chez elle, ce qui serait en même temps l'oubli de la gloire du Père. En d'autres termes, le dévouement de la mort serait de mauvais aloi s'il n'avait pour but le retour au milieu des hommes par le moyen de la résurrection. Comme l'observe parfaitement Luthardt : « Jésus doit vouloir reprendre sa vie pour continuer, comme glorifié, son ministère de pasteur auprès de l'Eglise, spécialement auprès des païens qu'il a mission d'amener (Ephésiens 2.17). » Le but suprême indiqué v. 16 exige non seulement sa mort, mais aussi sa résurrection. - Il semble d'après cette parole : afin que je la reprenne, que Jésus se ressuscite lui-même. Et cela est vrai, car si c'est dans le Père qu'est la puissance qui lui rend la vie, c'est lui qui par sa libre volonté et par sa prière appelle sur sa personne le déploiement de cette puissance. Le v. 18 est la réaffirmation énergique de ce caractère de liberté dans l'œuvre du Fils, qui seul en fait l'objet de la satisfaction du Père. De là l'asyndeton. - Ce n'est pas par impuissance que le berger succombera à la puissance ennemie : le moment viendra où il consentira lui-même à sa défaite (14.31). - Le mot οὐδείς, personne, comprend toute créature ; on peut y renfermer Dieu lui-même, puisque si, en mourant, le Fils obéit au décret du Père, il le fait pourtant librement ; Dieu ne lui impose ni la mort, ni la résurrection. - Les mots ἐξουσίαν ἔχω, j'ai le pouvoir (la compétence, l'autorité), sont répétés avec une intonation marquée ; Jésus n'avait aucune obligation de mourir, non seulement parce que, n'ayant pas péché, il avait le droit de garder sa sainte vie, mais encore parce que, même au dernier moment, il eût pu réclamer le secours de douze légions d'anges, qui l'eussent arraché aux mains de ses ennemis. - De même, en donnant sa vie, il dépendait de lui de la redemander ou de ne point la réclamer. Comme dit Luthardt : « Dans ces deux actes, l'action du Fils vient au-devant de l'action du Père. » On applique ordinairement les derniers mots : J'ai reçu cet ordre, au commandement de mourir et de ressusciter qui lui a été donné par le Père. Mais une telle idée ne tendrait-elle pas à affaiblir tout ce que Jésus vient de développer ? Le vrai mouvement de ce passage est d'affirmer la pleine indépendance du Seigneur. C'est pourquoi il me paraît qu'il vaut mieux appliquer le terme τὴν ἐντολήν, cet ordre, au mandat que Jésus a reçu en venant sur la terre et qui lui donne le droit d'user librement de sa personne, de mourir et de revivre à volonté. La teneur de ce mandat, quand le Père l'a envoyé, a été celle-ci : « Tu pourras mourir ou ne pas mourir, ressusciter ou ne pas ressusciter, selon les libres aspirations de ton amour. » Jésus l'appelle un ordre pour couvrir du voile de l'humilité cette incomparable prérogative.
IV. Conclusion historique : v. 19 à 21