Les présents, il trouve et il dit (v. 42) étaient descriptifs ; l'aoriste il amena indique la transition à l'acte suivant : la présentation de Pierre. Le mot ἐμβλέπειν désigne un coup d'œil pénétrant qui plonge jusqu'au foyer même de l'individualité. Ce terme sert à expliquer l'apostrophe qui suit ; car celle-ci résulte précisément de la manière dont Jésus avait pénétré le caractère de Simon et découvert chez lui du premier regard les éléments du futur Pierre. Il n'est point nécessaire d'admettre que Jésus ait connu miraculeusement les noms de Simon et de son père ; André, en lui présentant son frère, doit l'avoir nommé à Jésus. Au lieu de Jona, les trois principaux alex. lisent Jean. Peut-être la leçon reçue est-elle une correction d'après Matthieu 16.17 (fils de Jona), où la leçon ne varie pas et où le nom de Jona pourrait être lui-même une abréviation de Ἰωάννου (Jean), comme le suppose Weiss. - Un changement de nom caractérise en général un changement de vie ou de position. Genèse 17.5 : « Ton nom ne sera plus Abram (père élevé), mais Abraham (père d'une multitude). » Genèse 32.28 : « Ton nom ne sera plus Jacob (supplanteur), mais Israël (vainqueur de Dieu en loyal combat). Le mot araméen Képha (hébreu : Keph) désigne un morceau de roc. Par ce nom, Jésus caractérise Simon comme un être assez courageux, assez décidé, pour devenir le principal point d'appui de la société nouvelle qu'il va fonder. Il y avait assurément dans la physionomie de ce jeune pêcheur, habitué à braver les dangers de sa profession, l'expression d'une mâle énergie, d'une puissante initiative. En le marquant de ce nom nouveau, Jésus prend possession de lui et le consacre, avec toutes ses qualités naturelles, à l'œuvre qu'il lui confiera.
Baur envisage ce récit comme une anticipation fictive de celui de Matthieu 16.18 ; l'auteur, à son point de vue dogmatique, aurait hâte de faire éclater en Jésus la toute-science du Logos. Mais le ἐμβλέψας, l'ayant regardé fixement, ne convient point à une pareille intention ; et quant à la parole : « Tu es pierre, » Matthieu ch. 16, elle en suppose précisément une précédente par laquelle Jésus lui avait déjà conféré ce surnom. Jésus part dans chaque cas de ce qui est pour annoncer ce qui doit être ; ici : « Tu es Simon, tu seras Pierre ; » dans Matthieu : « Tu es Pierre, tu deviendras réellement ce que dit ce nom. » - Prenant acte de ce que Pierre est mentionné ici le troisième, Hilgenfeld dresse son réquisitoire contre l'auteur et dit : « Pierre est ainsi privé par lui de la position de premier appelé ! » Et il trouve là une preuve du mauvais vouloir de l'évangéliste envers cet apôtre. Reuss dit dans le même sens : « Pierre est ici très expressément mis à la seconde place. » Mais la désignation d'André comme frère de Pierre (v. 41), avant même que celui-ci ait paru sur la scène, et le surnom magnifique que Jésus lui confère à première vue, sans qu'aucun honneur semblable ait été fait à ses deux devanciers, ne sont-ce pas là dans notre récit autant de traits destinés à élever Simon Pierre au rang de personnage principal entre tous ceux qui ont formé l'entourage primitif de Jésus ? Et si ce récit avait été inventé dans le but de rabaisser Pierre afin de donner la première place à Jean, pourquoi relever ainsi André et le placer même avant celui-ci ? D'ailleurs, que faisait ici l'ordre d'arrivée ? Chaque lecteur non prévenu ne sent-il pas que le récit est ce qu'il est, tout simplement parce que le fait s'est passé ainsi ? Comparez du reste, pour le rôle attribué à Pierre dans notre évangile, 6.68 et 21.15-19.
On a trouvé une contradiction entre ce récit et celui de la vocation des mêmes disciples en Galilée, à la suite de la pêche miraculeuse (Matthieu 4.18-22 ; Marc 1.16-20 ; Luc 5.1-11). De Wette, Brückner, Meyer lui-même, regardent toute conciliation comme impossible et optent pour le récit du quatrième évangile. Aux yeux de Baur, au contraire, c'est notre récit qui est une invention de l'auteur. Lücke pense que les deux récits peuvent s'accorder, celui de Jean se rapportant à l'appel des disciples à la foi, celui des synoptiques, à leur vocation comme prédicateurs de l'Evangile, conformément à ce mot : « Je vous ferai pêcheurs d'hommes. » La première opinion ne peut absolument pas expliquer comment le récit synoptique proviendrait des faits rapportés ici par Jean et altérés par a tradition orale. Tout diffère trop complètement dans les deux scènes ; le lieu : ici la Judée, là la Galilée ; le temps : ici les premiers jours du ministère de Jésus, là une époque déjà plus avancée ; les personnages : dans les synoptiques il n'est question ni de Philippe, ni de Nathanaël ; retour Jacques, qui n'est point nommé ici, y est expressément mentionné ; la situation : ici une rencontre toute simple, là une pêche ; le mode enfin : ici un attachement spontané, là un appel impératif. L'opinion de Baur, d'autre part, ne saurait expliquer comment l'auteur du quatrième évangile a pu, en face de la tradition synoptique, reçue dans l'Eglise, tenter de créer de toutes pièces une histoire nouvelle de la vocation des principaux apôtres et une histoire qui en définitive glorifie beaucoup moins Jésus que celle des synoptiques. Car, au lieu de gagner ses disciples par la manifestation de sa puissance, il les reçoit tout simplement de Jean-Baptiste. L'opinion de Lücke seule est admissible (voir aussi Weiss, Keil, Westcott). Revenu en Galilée (v. 44), Jésus rentra pour, un temps dans le sein de sa propre famille, qui transféra, probablement pour le suivre, son domicile à Capernaüm (Matthieu 4.13 ; Jean 2.12 ; comparez Marc 3.31). Dans ces circonstances, il laissa naturellement ses disciples retourner aussi auprès de leurs familles (Pierre était marié) ; et il les rappela plus tard d'une manière définitive, quand les besoins de son œuvre et de leur éducation spirituelle en vue de leur tâche future l'exigèrent. La facilité même avec laquelle ces jeunes pécheurs suivirent alors son appel (récit synoptique), quittant au premier mot leur famille et leur travail pour s'associer à lui, suppose qu'ils avaient déjà eu quelques relations avec lui. C'est ainsi que le récit synoptique implique celui de Jean, bien loin de l'exclure. Rappelons que les narrations synoptiques avaient pour objet essentiel le ministère public de Jésus, et que, par conséquent, ces écrits ne pouvaient omettre un fait aussi capital que la vocation des plus anciens disciples au ministère de prédicateurs. Le quatrième évangile, au contraire, ayant pour but de décrire le développement de la foi apostolique, devait mettre en relief la scène qui avait été le point de départ de cette foi. Nous constaterons dans bien d'autres cas ce rapport d'emboîtement entre les deux récits, qui s'explique par leur point de vue et leur but différents.
II. Second groupe : 1.44-52
Le récit suivant semble fait pour désespérer par sa concision celui qui tente de se rendre compte des faits au point de vue extérieur. Le v. 44 n'exprime-t-il que l'intention de partir pour la Galilée ? Ou bien indique-t-il un départ réel ? Où et comment Jésus trouva-t-il Philippe, Nathanaël ? Etaient-ils aussi en Judée parmi les disciples de Jean-Baptiste ? Ou bien les rencontra-t-il à son arrivée en Galilée ? - Evidemment, un pareil récit ne peut provenir que d'un homme préoccupé surtout de l'élément spirituel dans l'histoire qu'il raconte, et qui ne fait en conséquence qu'esquisser aussi légèrement que possible le côté extérieur des faits rapportés. C'est le caractère général de la narration du quatrième évangile.