La parole de Jean, qui était comme une exclamation, fut comprise. - Il est bien évident que, dans la pensée de l'évangéliste, ces mots : « Et ils suivirent Jésus, » cachent, sous le sens littéral, un sens plus riche. Ce premier pas à la suite de Jésus décidait de leur vie entière ; le lien, en apparence accidentel, qui se formait à cette heure, était, en réalité, un lien éternel.
Les témoignages du précurseur
Nous avons à examiner encore trois questions qu'a soulevées la critique à l'égard de ces témoignages.
I. Baur et Keim[1] prétendent que le récit du IVe évangile nie par son silence le fait du baptême de Jésus par Jean, et cela par la raison dogmatique qu'il eût été contraire à la dignité du Logos de recevoir le Saint-Esprit. - Hilgenfeld lui-même repousse cette manière de voir (Einl p. 702 et 719) : « Le baptême de Jésus est supposé, non raconté. ». Le second témoignage de Jean v. 31 et suiv., le mentionne comme un fait accompli et le v. 33 le suppose, car le sens n'en peut être que celui-ci : « Parmi les Israélites qui viendront à ton baptême, il s'en trouvera un sur qui, lorsque tu le baptiseras, tu verras descendre l'Esprit… » Holtzmann a reconnu la portée incontestable de ce passage[2]. Si le fait n'est pas raconté, c'est tout simplement parce que, comme nous l'avons reconnu, le point de départ de la narration est choisi postérieurement au baptême. - Que si la théorie du Logos dans notre évangile devait jouer le rôle que lui attribuent ici Baur et Keim, elle aurait exclu de l'histoire de Jésus bien d'autres faits que raconte au long notre évangéliste.
II. On a trouvé inconcevable qu'après un tel signe et de pareilles déclarations le Baptiste ait pu adresser à Jésus, du fond de sa prison, cette question : « Es-tu celui qui devait venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Matthieu 11.3). Strauss a tiré de cette démarche de Jean une raison de nier toute la scène du baptême. Quelques Pères ont supposé que le précurseur n'avait voulu par là que fortifier la foi de ses disciples, en provoquant de la part de Jésus une déclaration positive sur son caractère messianique. Mais les termes du récit synoptique ne comportent pas ce sens. On peut alléguer deux circonstances qui ont dû exercer une influence fâcheuse sur la foi de Jean : d'abord son emprisonnement, puis la disposition malveillante de ses disciples à l'égard de Jésus (3.26), qui a pu réagir à la longue sur l'esprit déjà abattu du maître. Ces deux circonstances ont sans doute préparé l'ébranlement produit chez Jean ; mais elles ne peuvent suffire à l'expliquer. Il faut ajouter, avec Baumlein, le fait qu'il y avait chez Jean, outre le prophète, l'homme naturel qui n'était nullement à l'abri d'une chute. C'est ce que fait entendre Jésus quand, dans sa réponse, il dit, évidemment en pensant à Jean : « Heureux celui qui ne se scandalise point en moi ». (Matthieu 11.6, comparez avec v. 11). Lücke a expliqué cette chute par le contraste frappant entre l'attente, qu'avait exprimée Jean, d'une activité puissante et judiciaire du Messie pour purifier la théocratie, et l'humble et patient labeur de Jésus. Il suffit de comparer la réponse de celui-ci aux envoyés de Jean (Matthieu 11.4-6) avec les prédications de ce dernier (Matthieu 3.10,12) pour se convaincre de la justesse de cette observation. Mais à tout cela il faut ajouter encore un dernier fait plus décisif que celui-ci : Jean n'a pas douté un instant de la mission divine de Jésus, et de cette mission comme supérieure à la sienne propre. C'est ce qui ressort d'abord du fait qu'il s'adresse à Jésus lui-même pour être éclairé, puis du sens même de sa question : « Es-tu celui qui devait venir ou devons-nous en attendre un autre (littéralement : un second, ἕτερον) ? » Il faut nous rappeler ici l'hésitation régnant alors relativement au prophète, semblable à Moïse, dont l'apparition était attendue (d'après Deutéronome 18.18). Les uns l'identifiaient avec le Messie lui-même ; comparez Jean 6.14-15 : « C'est véritablement le prophète… ; ils allaient le prendre pour le faire roi. » Les autres distinguaient au contraire ce prophète par excellence d'avec le Messie proprement dit ; comparez 7.40-41. Ils attribuaient probablement au premier de ces personnages le côté spirituel de la transformation attendue, et au Messie, comme roi, descendant de David, le côté politique de cette rénovation. Jean-Baptiste avait d'abord, dans sa pensée, réuni ces deux rôles sur la personne unique de Jésus. Mais en apprenant dans sa prison que l'œuvre de Jésus se borne à opérer des guérisons, à faire entendre des prédications d'un caractère purement prophétique, il se demande si cet Oint du Saint-Esprit n'aurait pas pour sa part dans l'œuvre messianique uniquement le rôle spirituel, et si la restauration politique et le jugement extérieur annoncés par lui ne seraient point dévolus à un envoyé subséquent : au divin prophète, l'œuvre du pardon et de la régénération ; au roi davidique, les actes de puissance destinés à réaliser le triomphe extérieur du royaume de Dieu. C'est là, précisément, ce qu'exprime la forme de la question chez Matthieu : ἕτερον, non ἄλλον : un second (Messie) ; » non : un autre (comme Messie) ; cette expression attribue réellement à Jésus le caractère messianique, mais pas à lui exclusivement. Au fond cette distinction qui flottait devant les yeux du Baptiste n'avait rien d'erroné. Elle correspond tout simplement aux deux rôles de Jésus dans son premier et dans son second avènement. A la première venue, le pardon et l'Esprit : à la seconde, le jugement et la royauté. Les savants juifs ont été conduits, par les prophéties en apparence contradictoires de l'A. T., à une distinction analogue. Buxtorf (Lexicon Chaldaïc, p. 1273) et Eisenmenger (Entdeckt. Judenth., p. 741 et suiv.) citent une foule de passages rabbiniques qui distinguent deux Messies, l'un qu'ils appellent le fils de Joseph, ou d'Ephraïm, auquel ils attribuent les humiliations annoncées touchant le Messie ; l'autre, qu'ils nomment le fils de David, auquel ils appliquent les prophéties glorieuses. Le premier fera des guerres et périra : à lui les souffrances ; le second ressuscitera le premier et vivra éternellement. « Ceux qui échapperont au glaive du premier, tomberont sous celui du second. » L'un ne portera pas envie à l'autre, juxta fidem nostram, » dit Jarchi (ad Jes. XI, 13). Ces derniers mots attestent la haute antiquité de cette idée. Il ne faut pas oublier que l'expression qui désignait Jésus dans la révélation divine accordée à Jean (1.33), était uniquement celle-ci : « Celui qui baptise du Saint-Esprit, » et non expressément : « Celui qui est le Messie. » Jean pouvait donc, en voyant l'activité humble de Jésus, se demander s'il n'y en aurait pas encore un plus grand[3].
III. Renan (Vie de Jésus, p. 105 et suiv.) trace un tableau poétique de la relation entre « ces deux jeunes enthousiastes pleins des mêmes espérances et des mêmes haines, qui ont pu faire cause commune et s'appuyer réciproquement. » Il décrit Jésus arrivant de Galilée avec « une petite école déjà formée, » et Jean accueillant parfaitement « cet essaim de jeunes Galiléens, lors même qu'ils ne se rattachent point à lui et font bande à part autour de Jésus. « On n'a guère d'exemples, il est vrai, observe Renan, d'un chef d'école accueillant avec empressement celui qui va lui succéder ; mais la jeunesse n'est-elle pas capable de toutes les abnégations ? - Voilà le roman ; l'histoire nous montre Jésus arrivant seul et recevant de Jean lui-même ces jeunes Galiléens qui vont désormais l'accompagner. Nous comprenons qu'il y a dans cette relation un fait gênant pour ceux qui ne veulent expliquer l'histoire que par des causes naturelles. La manière dont Jean-Baptiste, au faîte de son ascendant et de son éclat, s'efface immédiatement et volontairement pour laisser le champ libre à un plus jeune que lui, jusque-là complètement obscur, ne saurait s'expliquer par la générosité naturelle à la jeunesse. Conscient, comme il l'était, de la divinité de sa mission, Jean n'a pu s'effacer ainsi que devant une divine démonstration de la mission supérieure de Jésus. La conduite de Jean-Baptiste, attestée par nos quatre évangélistes, reste pour l'historien qui ne reconnaît pas ici l'œuvre de Dieu, un insoluble problème. - Avant de terminer, encore un mot sur une fantaisie de Keim. Ce savant prétend (I, p. 525) que, contrairement au récit synoptique (comparez surtout Luc 3.21), notre évangile fait venir Jésus comme le premier de tout le peuple au baptême de Jean[4]. Où trouver dans le récit de Jean un mot qui justifie cette assertion ? Mais : sic volo, sic jubeo !
IV. Nous pouvons maintenant embrasser le témoignage messianique du Baptiste dans son ensemble. D'abord l'appel du peuple à la repentance et au baptême, avec l'annonce vague de l'approche du Messie : Il vient ! (Voir les synoptiques.) - Puis les trois jours qui forment le commencement de la narration de Jean : Il est là ! - Le voilà ! - Suivez-le ! - Enfin la dernière sommation : Malheur à vous, si vous refusez de le suivre ! (3.28-36.) - Cet ensemble est d'autant plus remarquable que les traits en sont disséminés dans plusieurs écrits et récits différents.
Deuxième section
Le témoignage est la condition de la foi. Car la foi est au début l'acceptation d'un fait divin sur le fondement du témoignage. Mais ce n'est là qu'une relation extérieure entre le croyant et l'objet de la foi. Pour devenir vivante, celle-ci doit entrer en contact direct avec son objet. Dans le cas qui nous occupe, ce contact exigeait des manifestations personnelles de Jésus propres à changer les croyants en témoins et à former un lien direct entre leurs cœurs et lui. C'est précisément là ce que nous décrivent les récits suivants qui se se répartissent en deux groupes : le premier, comprenant ce qui se rapporte aux trois plus anciens disciples, André, Jean et Pierre (v. 38-43) ; le second, ce qui concerne Philippe et Nathanaël (v. 44-52).
I. Premier groupe : 1.38-43
Nous venons de nommer Jean. Presque tous les adversaires de l'authenticité reconnaissent eux-mêmes que l'auteur, en racontant comme il le fait ici, veut se faire passer pour l'un des apôtres. Hilgenfeld dit lui-même : « André et un anonyme qui est assurément Jean. »
Notes
[1] Keim (I, p. 530) : « Le IVe évangile ignore entièrement un baptême de Jésus par Jean. »
[2] Zeitschr. f. wiss. Theol., de Hilgenfeld, 1872, p. 156 et suiv.
[3] On peut constater l'attente d'un grand prophète, qui n'est point expressément désigné comme Messie, dans l'écrit intitulé l'Assomption de Moïse, composé dans les années qui suivirent la mort d'Hérode-le-Grand (Comparez Wieseler, Stud. u. Kritiken, 1868, et Schürer, Gesch. des jüd. Volkes II, p. 634). Dans cet écrit, qui renferme le tableau le plus fidèle de l'état spirituel du peuple juif au temps même de la naissance de Jésus, est annoncée (ch. 14, trad. latine publiée par Ceriani) la venue d'un messager suprême, nuntius in summo constitutus, dont les mains seront remplies pour opérer la délivrance du peuple. Moïse lui-même ne reçoit que le nom de grand messager, magnus nuntius (ch. 18). Cet envoyé sera donc le prophète final, un Moïse à la seconde puissance ; mais aucun titre royal ne lui est attribué.
[4] « Das vierte Evangelium kehrt die Dirige um und lässt Jesum zuerst auf der Stelle sein. »