Dans un sens, Jésus se glorifie bien lui-même chaque fois qu'il se rend témoignage ; mais l'accent est sur ἐγώ, moi, « moi seul, sans le Père, recherchant et m'attribuant une position qui ne m'aurait point été donnée. » Le mot δοξάσω peut être soit le futur indicatif, soit l'aoriste conjonctif. C'est ici la réponse à la question : Qui prétends-tu être ? « Rien que ce que le Père a voulu que je fusse. » Et cette volonté du Père à son égard se manifeste à chaque instant par des signes éclatants que discerneraient aisément les Juifs, si Dieu était réellement pour eux ce qu'ils prétendent : leur Dieu. Mais ils ne le connaissent pas ; et voilà pourquoi ils ne comprennent pas les signes par lesquels celui qu'ils disent être leur Dieu qualifie Jésus à leurs propres yeux.
Cette ignorance de Dieu, que Jésus rencontre chez les Juifs, réveille en lui, par la loi du contraste, le sentiment de la connaissance réelle qu'il a du Père, au nom et à l'honneur duquel il parle : il affirme cette prérogative avec une énergie triomphante, au v. 53. C'est comme le paroxysme de la foi de Jésus en lui-même, foi fondée sur la certitude de cette connaissance immédiate qu'il a de Dieu. S'il ne s'affirmait pas de la sorte comme connaissant Dieu, il serait aussi menteur qu'eux, quand ils prétendent le connaître. Et la preuve qu'il ne ment pas, c'est son obéissance qui contraste avec leur désobéissance. Ainsi se préparent les affirmations inouïes qui vont suivre, v. 56 et 58. - Οῖδα, je le connais, désigne la connaissance directe, intuitive, en opposition à ἐγvνώκατε (littéralement : vous avez appris à connaître), qui se rapporte à une connaissance acquise.
Après avoir ainsi répondu à ce reproche : Tu te glorifies toi-même, Jésus en vient à cette question soulevée par eux : Es-tu plus grand que notre père Abraham ? et il ne craint pas de répondre en tranchant le mot : « Oui, je le suis ! car après avoir été l'objet de son espérance quand il était sur la terre, ma venue a été celui de sa joie dans le paradis où il est maintenant ! » Il y a une sanglante ironie dans cette apposition : « Abraham, votre père. » Leur patron spirituel tressaillant de joie dans l'attente d'une apparition qui n'excite que leur dépit ! - Les mots a tressailli… désignent la joie de l'espérance, comme l'indique le ἵνα ἴδῃ, afin de voir. Le voir, lui, c'était là le but et l'objet des transports d'allégresse du patriarche. Il s'agit évidemment de ce qui se passa dans le cœur d'Abraham quand il reçut de la bouche de Dieu les promesses messianiques, telles que Genèse 12.3 ; 22.18 : « Toutes les nations seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix. » - L'expression mon jour ne peut désigner que l'époque actuelle, celle de l'apparition du Christ sur la terre (Luc 17.22). Les explications de Chrysostome (le jour de la Passion) et de Bengel (le jour de la Parousie) ne sont aucunement motivées ici. Hofmann et Luthardt entendent par là la naissance promise d'Isaac, promesse dans laquelle Abraham vit le gage de celle du Messie. Mais l'expression : mon jour, ne peut se rapporter qu'à un fait concernant la personne même de Christ.
La relation entre le ἵνα ἴδῃ, afin de voir, et le passé εἶδε, et il a vu, prouve que ce dernier terme exprime la réalisation du désir qui avait fait tressaillir le patriarche, l'apparition de Jésus ici-bas. L'aoriste second passif ἐχάρη exprime bien la joie calme de la vue, en opposition au tressaillement de l'attente (ἠγαλλιάσατο). Jésus révèle donc ici, comme le reconnaissent la plupart des interprètes, un fait du monde invisible, dont lui seul pouvait avoir connaissance. Comme, à la transfiguration., nous voyons Moïse et Elie instruits des circonstances de la vie terrestre de Jésus, ainsi Jésus déclare qu'Abraham, le père des croyants, n'est point étranger, dans le séjour de la gloire, à l'accomplissement des promesses qui lui avaient été faites, et qu'il a contemplé la venue du Messie sur la terre. Nous ignorons sans doute sous quelle forme les événements d'ici-bas peuvent être rendus sensibles à ceux qui vivent dans le sein de Dieu. Jésus affirme simplement le fait. - Cette interprétation est la seule qui laisse aux mots leur sens naturel. Les Pères appliquent le εἶδε, il a vu, à certains événements typiques dans le cours de la vie d'Abraham, tels que la naissance ou le sacrifice d'Isaac, dans lesquels le patriarche contempla, par anticipation, l'accomplissement des promesses. Ces explications sont exclues par l'opposition tranchée qu'établit le texte entre la joie de l'attente et celle de la vue réelle. Il en est de même de celle de Hengstenberg et de Keil, qui appliquent les derniers mots du verset à la visite de l'ange de l'Éternel à Abraham (Genèse ch. 18). L'expression mon jour ne peut recevoir, dans toutes ces applications, qu'un sens forcé. On ne cite plus que pour mémoire l'explication socinienne : « Abraham aurait tressailli de joie, s'il eût vu mon jour. » Que faire du second membre dans cette interprétation ?
En faisant ressortir cette double joie d'Abraham, celle de la promesse et celle de l'accomplissement, Jésus fait rougir les Juifs du contraste entre leurs sentiments et ceux de leur prétendu père.